• Jean-Michel Houlbert

Saint-Jacques-de-Compostelle (1)

Mis à jour : 20 déc. 2018

Tympan de l'Abbaye de Conques (le Jugement Dernier)

Compte rendu du premier tronçon de dix jours, du Puy-en-Velay à Conques, par la Via Podiensis, du 7 au 18 octobre 2017.


Cela fait plus de 1000 ans que des pèlerins se rendent sur le tombeau de Saint Jacques le Majeur, apôtre du Christ, qu'une pluie d'étoiles révéla une belle nuit de 813 ou 833. La petite église construite sur le tombeau fut très vite remplacée par une cathédrale (899) et Compostelle, qui attirait toujours plus de pèlerins, prit son essor… La tradition se poursuit jusqu'à aujourd'hui, d’autant plus attirante que les Chemins de Saint-Jacques ont été classés au Patrimoine culturel mondial de l'Unesco… Des millions de pèlerins parcourent ces Chemins dans toute l’Europe, avec un apogée au XIe et XIIe siècles, un lent déclin lors des Guerres de Religion et de la Révolution, puis un renouveau à partir de la deuxième moitié du XXe siècle.


Le Moyen Âge sous la semelle de ses chaussures

On ne peut aborder le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle comme une simple randonnée pédestre, certes longue de 1 500 kilomètres, et qui consisterait simplement à mettre chaque jour un pied devant l'autre et à en prendre plein la vue, tellement les itinéraires sont beaux et diversifiés...

Non ! Le chemin de Saint-Jacques, c'est autre chose…


Un rituel

C'est d'abord un rituel, si l'on veut bien s'y prêter. L’accueil, la veille du départ autour d’un verre au bar de l’association Le Camino, par d’anciens jacquets qui répondent à beaucoup de nos interrogations... La messe, le jour de la première étape, à sept heures du matin en la cathédrale du Puy-en-Velay, sacs à dos déposés contre un pilier, suivie de la bénédiction du pèlerin et du chant des pèlerins « Ultreïa ! (Plus haut, plus loin !) » face à la Vierge Noire. Puis chaque pèlerin se présente et on lui remet un chapelet en plastique que l’on retrouvera accroché aux croix des calvaires, ainsi qu'un extrait de l'Évangile selon Saint-Luc et une médaille... Et ce rituel se termine par l’étonnante sortie de la cathédrale où l’on s'enfonce dans le sol à travers les grilles pour emprunter ensuite le grand escalier, qu'après quelques photos face à la ville en contrebas, on descend un peu inquiet de ce qui nous attend sur le Chemin.

Un même cérémonial est proposé à Conques, au terme de notre premier tronçon, où l'on peut assister dans l'abbatiale Sainte-Foy aux Vêpres et aux Complies, psalmodiées et chantées par les moines, et, si le Frère Prémontré n'est pas absent, à une explication du tympan roman de l'église (le Jugement Dernier), dont on dit qu'elle est extraordinaire d'intelligence et d'humour (mais hélas, justement, il était absent), suivie d'un concert d'orgue. Et vous aurez une pensée émue pour Prosper Mérimée qui fit restaurer l'abbatiale fortement endommagée par la furia destructrice des révolutionnaires (mais hélas, il vint trop tard pour sauver le cloître).

Et tout au long du Chemin, la plupart des églises ou chapelles sont ouvertes à l’admiration de la richesse ou de l'humilité de leur architecture ou de leur patrimoine.

Mais de ce rituel, vous pouvez vous passer. Et nul ne vous en voudra. Sauf, dit-on, en Espagne, où l'on est plus regardant.

Il y a aussi la Coquille, que l'on ne devrait porter qu'après avoir atteint Compostelle et une fois remise la Compostela, mais que l'on tolère dès la première étape franchie !

Autre rituel, auquel personne ne souhaite échapper, celui de la Créanciale, selon qu'elle est délivrée par l’Église, ou de la Crédanciale, délivrée par les associations de Jacquets. Autrefois passeport indispensable, aujourd’hui recueil de jolis tampons. Nous avons acheté les nôtres à la sacristie de la cathédrale, la veille du départ. Bien que j’aie dit que je n'étais pas croyant, on me remit la Créanciale, car j’étais sur le « bon chemin ».

Et chaque soir, en arrivant à l’étape, ou le matin avant de repartir, nous avons fait tamponner nos Créanciales, par un permanent de la paroisse, s'il y en avait un, ou par notre hôte, si nous n'avions trouvé personne pour le faire. Une fois, un prêtre en retraite dans un petit village, dont il desservait la paroisse, nous les tamponna. Nous avons échangé quelques mots.

Le Chemin

Une plongée dans le temps

Le Chemin de Saint-Jacques c'est aussi une plongée dans le temps, en parcourant des sentiers bordés de croix et de chapelles, témoignages de légendes locales, de craintes et de superstitions, d'espérance aussi, à l'origine de ce polythéisme chrétien qui consiste à prier Dieu à travers le Christ, Marie et tous les saints. Parfois, on se sent proche de l'animisme, tant les paysages par leur rudesse et leur beauté nous y invitent.

C'est une aventure et parfois une douleur, douleurs des chevilles et douleurs des muscles. Dix jours à marcher, ce n'est pas si courant, bien qu'avec un peu d'entraînement on y arrive sans grande difficulté. Cela nous permet d'imaginer ce qu'était le pèlerinage à ses débuts, sans carte, sans GPS et sans smartphone, lorsque les chemins n'étaient pas sûrs, encore envahis de Sarrasins, qu'il fallait affronter les tempêtes de neige et le blizzard de l’Aubrac, échapper aux brigands et aux « coquillards », ces faux pèlerins, et repousser les hordes de loups affamés, anxieux de gagner au plus vite l’hospitalet ou la domerie – cela dit, nous l'avons parcouru sous le soleil, avec comme seule vraie difficulté, outre la fatigue des après-midi, savoir où poser le pied sous le tapis de feuilles d'automne cachant les pierres traîtresses des chemins creusés et défoncés… Il est vrai que sous la pluie, même aujourd'hui, cela aurait été une tout autre affaire ! – Cette recherche de souffrance et de mortification n'existe quasiment plus. Cependant, encore maintenant, tout au long du chemin, on l'imagine très bien. Et l'on comprend qu'à une époque où l'on croyait aux indulgences et à l’excommunication, au diable et à l'enfer, on s'en soit remis à la protection des saintes et des saints… On comprend aussi que le pèlerinage n’était pas seulement un choix individuel, une quête personnelle, mais également, parfois, un châtiment imposé par le curé, ou quelque autorité ecclésiastique, voire civile.


Le marquage du Chemin

Un chemin de réflexion

Le Chemin de Saint-Jacques est un chemin de réflexion, dix jours de marche, une longue solitude, un long silence… Chaque nouveau paysage au sortir d'un bois ou au détour d'une crête, chaque croix de pierre, de bois ou de fer, chaque panneau explicatif posé tout au long du parcours incitent à s'interroger sur ses propres motivations. Cette réflexion n'est pas vraiment construite, ni suivie, non, c'est une suite de bouts d'idées, tributaires du marquage – ces bandes rouges et blanches du GR 65 que l'on croit soudain disparues et dont l'absence nous inquiète –, de l'état du sol avec ses ornières, ses pierres romaines ou moyenâgeuses déchaussées, du degré de pente, de la largeur ou de l'étroitesse du sentier – traversant des pays d'élevage, le Chemin est le plus souvent enserré entre une clôture de barbelés et un mur de pierres sèches, à moins qu'il ne s'agisse d'empêcher le pèlerin de s'égayer aux abords et de les joncher de papiers de toilette et de mouchoirs en papier (les « cacaminos » sont rares et peu incitatifs) –, réflexion encore suscitée par la beauté d'une étrange petite église à deux chœur superposés, touchée par l'harmonieuse architecture d'un humble hameau ou d'un gros bourg aux riches monuments.

Les réflexions des uns et des autres, tout au long du Chemin, ne sont guère partagées. La diversité des pèlerins, l'obstacle de la langue… Si l'on rencontre quelques Belges, Suisses ou Canadiens francophones, un Américain bilingue, la plupart des étrangers ne parlent ni français, ni anglais, ni espagnol, ce qui rend tout échange un peu difficile. Ils sont Suédois, Allemands, Coréens ou d'autres nationalités que nous n'avons su définir…

La majorité était française, naturellement. Nous avons croisé un couple avec une amie, grands randonneurs, un quatuor (qui se transforma mystérieusement en quintette) de jeunes femmes adeptes des médecines douces, joyeuses et délurées, un groupe de lycéens avec leur aumônier laïque et deux de leurs professeurs, deux amies de 73 et 77 ans, dont l'une en était à son cinquième pèlerinage…

Mais dans la journée, on ne converse pas beaucoup. Le silence semble être la règle. Les groupes restent ensemble, les couples aussi, une personne seule reste solitaire…

Toutefois, comme nous avons tous quitté le Puy le même jour, en fonction de notre rythme de marche et de nos arrêts, nous nous croisons régulièrement sur le chemin, nous échangeons quelques mots, puis les plus rapides s'éloignent ou les plus lents ralentissent, personne ne voulant s'imposer ; on les reverra quand ils s'arrêteront pour pique-niquer ou boire dans l'un des rares cafés rencontrés (la saison se termine et les haltes conviviales où le pèlerin peut se désaltérer et se restaurer moyennant un prix qu'il fixe lui-même sont presque toutes fermées !) Ou le soir, quand ils visiteront la ville étape, ou au gîte…

C'est au cours du dîner, autour de la table d'hôte, que nous parlons le plus longuement. On y apprend quelquefois la profession d’un pèlerin, sans beaucoup de détails. Ceux qui exercent un métier en rapport avec la nature sont les plus diserts : un représentant en poissons vivants pour le repeuplement des rivières et des étangs, un berger d'altitude qui parcourt ses 40 kilomètres par jour, un marchand de vin, un médecin… Les retraités parlent de leur rôle de grands-parents…


L'église à deux niveaux de Bessouéjouls

Motivations

Spontanément, rares sont ceux qui évoquent la raison de leur présence sur le Chemin, leurs motivations. Il faut un peu de temps, deux ou trois soirées autour de la table d'hôte. Je laisserai de côté les quêtes spirituelles, trop personnelles pour pouvoir être étalées autour du plat du dîner. Parmi ceux qui ont abordé leurs motivations, pèlerins, jacquets ou hospitaliers, il était question de reconstruction après un divorce, de la guérison d'un cancer, de la recherche d'un soutien pour supporter une chimiothérapie agressive, l'accomplissement d'une promesse à un mari récemment décédé, un bienfait de Dieu, la longue vie commune d'un couple, la recherche d'une faveur pour soi ou pour un proche.

Parmi ces faveurs de Dieu, la naissance d'un enfant. Un soir, dans une auberge, une Allemande qui dînait non loin de nous s'approche et nous demande dans un très bon français : « Vous faites le pèlerinage de Saint-Jacques ? » Et elle nous explique qu'elle aussi l'avait fait, pour que sa fille ait un bébé. Et elle l'avait eu. Puis elle le refit, pour un deuxième enfant. Et sa fille eut un nouvel enfant, mais la jeune maman, comblée, avait alors demandé à sa mère de ne pas repartir pour un troisième pèlerinage…

Un autre témoignage sur le même thème, relevé sur un panneau informatif, à côté d'une croix de pierre sur le Chemin : un curé de campagne suggère au mari d'un couple qui ne parvenait pas à avoir d'enfant de faire le pèlerinage. C'était il y a bien longtemps, le trajet prenait beaucoup de temps, et quand le mari revint, ce n'est pas un, mais deux marmots qu'il trouva dans son foyer…

Après l'ironie, un peu de tendresse : cette histoire nous a été contée par les deux pèlerines de 73 et 77 ans : un curé conseille à un jeune couple qui ne parvenait pas à avoir d'enfants de partir pour Compostelle et d'allumer un cierge à Saint-Jacques en lui demandant la faveur d'un enfant. Puis le curé fut nommé dans un autre village… Quand il repassa quelques années plus tard, le couple était absent. Mais il découvrit une ribambelle d'enfants. Il interrogea le plus âgé : « Où sont tes parents, mon grand ? – Ils sont repartis à Saint-Jacques de Compostelle, répondit l'enfant, pour souffler la bougie… »

Au cours de la marche, on rencontre d'anciens jacquets qui témoignent, nous accueillent et nous conseillent, des hospitaliers qui consacrent bénévolement du temps pour rendre aux nouveaux pèlerins ce qu'ils ont eux-mêmes reçu, ainsi que, au hasard du Chemin, des agriculteurs, qui nous parlent de leur métier et du dérèglement climatique, de la disparition du saumon, une artiste exilée qui attire notre attention sur les changements d’itinéraires imposés pas des cultivateurs mécontents de tant de passage aux abords de leurs champs, et nous invite à prendre le café chez elle. L’état de pèlerin facilite considérablement ces contacts, les rend peut-être plus libres. Un jour, un promeneur, au milieu d'une immense forêt, s'adressa à nous : « Vous faites le pèlerinage ? Vous avez raison, nous en avons vraiment besoin. Savez-vous, insista-t-il, que Saint-Jacques a été surnommé le « Matamore », le tueur de Maures. Ce surnom lui a été donné après la bataille de Clavijo menée par Ramirez 1er, roi des Asturies, en 844 (Il s'agit de l'un des premiers épisodes de la Reconquista qui se terminera en 1492, quand les Rois Catholiques, Isabel et Fernando, repoussèrent à la mer les derniers Maures du royaume de Grenade). Alors que les deux armées s’affrontaient, Saint-Jacques est apparu dans le ciel monté sur un destrier blanc. Galvanisés, les chrétiens remportèrent la bataille contre Abd al-Rahman II et celui-ci dut renoncer à son tribut annuel de deux cents jeunes filles vierges ».

Le rappel de cette légende n'était par innocent. Car les remarques du promeneur ne s'arrêtaient pas là. Il observa encore que le père Hamel, égorgé par Daech dans son église à Saint-Étienne-du-Rouvray, se prénommait Jacques et que le 26 juillet était la Saint-Jacques (en fait le 25)…

Le message du promeneur était clair… Cela me conduit à évoquer mes propres motivations. À part accompagner mon épouse, qui est une vraie pèlerine, j'ai une bonne raison de vouloir suivre le Chemin de Saint-Jacques. Bien que non-croyant – ou plutôt croyant que les dieux sont une création des hommes, parce qu'ils répondent à des besoins que nous ressentons tous –, je respecte la religion chrétienne, celle du Christ et de Saint-Paul, parce qu'elle a inspiré ce qu'il y a de plus beau et de plus riche dans notre civilisation occidentale, ce message d'amour, d'égalité, de solidarité, de paix et de justice entre les hommes et les peuples qui, même laïcisé depuis bien longtemps, reste très présent et inspire nos institutions sociales et politiques.

Certes, notre civilisation a échoué à remplir ces objectifs, à répondre à ses aspirations, ses combats ont pu être injustes, ses échecs cuisants, sanglants, atroces même, et indéfendables, mais l'idéal demeure, il a déjà permis bien des avancées, dont une part toujours plus grande des hommes bénéficie. Si son échec est patent, c'est que ces objectifs sont sans doute inatteignables et que l’homme reste l’homme, violent et guidé par son égoïsme et sa cupidité…

Mais que serait-elle sans cet idéal ?

Ces valeurs, les valeurs de la civilisation judéo-chrétienne, qui ont aussi inspiré un merveilleux patrimoine artistique et culturel, nous devons continuer à les défendre, ne pas baisser les bras, ne pas être naïf ou aveugle et laisser ces mêmes valeurs, accaparées et invoquées par d'autres, être retournées contre nous pour nous abattre ou nous imposer d'autres règles, d'autres valeurs, largement incompatibles…



Un merveilleux livre ouvert

Le Chemin, par sa richesse naturelle et patrimoniale et par l'effort qu'il réclame, résume parfaitement l’histoire de nos aspirations, notre ébahissement devant les beautés de la nature (les croyants diront devant la Création), la naissance de l'animisme, le passage progressif au polythéisme puis au monothéisme, avec ses innombrables croix et petits oratoires qui le jalonnent, la célébration de la force du martyre, tout cela magnifiquement conté sur le tympan de l’Abbatiale de Conques…

En guise de conclusion, peut-être provisoire car Compostelle est encore loin, je dirais que ce pèlerinage est le témoignage de mon attachement à cette civilisation judéo-chrétienne et à sa transposition laïque, à laquelle j'appartiens, témoignage sinon auprès de Saint-Jacques, du moins auprès de tous ceux qui me liront, et qui, comme nous tous, ont le pouvoir de faire bouger les choses… Témoignage également sur l'urgence de réagir…

Le Chemin est une très belle expérience, pleine de symboles et de sens. Une plénitude, un retour sur soi, un moment pour soi, un acte égoïste diront peut-être certains, un ressourcement…


Découverte

Cela dit, le Chemin de Saint-Jacques de Compostelle est aussi une longue randonnée pédestre, parfois difficile, au cours de laquelle le randonneur-pèlerin découvre ou redécouvre son pays, ainsi qu’un enjeu économique pour les régions traversées (la Haute-Loire, la Lozère et l’Aveyron au cours de ce premier tronçon de dix jours).

Le Chemin est un parcours rythmé de monuments anciens ou nouveaux, religieux ou civils, d'exemples d'« urbanisme » médiéval et de technologies industrielles, où l’on rencontre les gens qui y vivent, et qui évoquent leurs modes de vie d’autrefois, le rôle des chapelains, la maison de la Béate, les salles municipales communes, les haltes dédiées aux pèlerins... Dans chaque village ou hameau, on découvre les empreintes de ces métiers ruraux bouleversés par l'arrivée de l'électricité ou du chemin de fer, les chantiers de taille du granit, les piliers et les sangles de la machine à ferrer les chevaux ou les bœufs, que l’on nomme « travail »... et plus loin les traces géologiques encore vives de l'histoire de la Terre, les vestiges de volcans... les restes de l'évolution de l'agriculture et les bouleversements progressifs du paysage, l'omniprésence de l'eau, l'élevage, l'initiation aux races bovines et l'introduction récente des ovins. Sans oublier de mentionner les spécialités culinaires, le farçou, la bufflonne, l'aligot, la lentille verte du Puy…

Dans une ferme qui faisait aussi gîte, nous sommes arrivés en pleine période d'agnelage. Étrangement, avait constaté l'éleveur, les brebis venaient accoucher presque toutes ensemble, mettant quelques jours à faire ce qui habituellement est étalé sur trois ou quatre semaines. Et le grand hangar que regagnaient spontanément les futures mères était jonché d'agneaux bêlant faiblement, allongés tout gluants dans la paille, sachant à peine se lever et se déplacer. Travail considérable pour le couple d'éleveurs que de mettre au monde ces agneaux, de les identifier et les marquer en s'assurant que l'agneau est bien celui de sa mère, ou de trouver par un stratagème une mère de substitution à celui que sa véritable mère, qui ne dispose que de deux pis, aurait été incapable de nourrir. Par souci de rentabilité, les sélections industrielles successives poussent à favoriser les brebis susceptibles de donner naissance à deux, trois ou même quatre agneaux au lieu d'un seul… Une hérésie d’après l’éleveur, car la mère ne peut subvenir aux besoins de tous ses rejetons et les jumeaux ou les triplés sont souvent difficiles à mettre au monde. Alors l’agneau trop faible est abandonné à son sort, car s'occuper de lui empêcherait les fermiers de veiller sur les autres brebis et sur leurs conditions d'accouchement, notamment pour qu'en cas de naissances multiples la mère n'écrase pas l'agneau déjà né…


Le Chemin continue

Un enjeu économique

Et par ailleurs, le Chemin constitue, en suscitant des activités en faveur du pèlerin-randonneur, un enjeu économique considérable créateur d'emploi. Autrefois le pèlerin vivait sur l'habitant, maintenant c'est l'habitant qui vit sur le pèlerin. Juste retour des choses ! D'autant que le pèlerin d'aujourd'hui dispose sûrement de plus de moyens que celui du Moyen Âge. Alors qu'il y eut des époques où le pèlerin « quémandeur et voleur » était honni, notamment sous Louis XIV qui signa des ordonnances pour en limiter le nombre, aujourd'hui il est très bien accepté, les habitants lui parlent, le renseignent volontiers, et même les chiens semblent vouloir faire ami-ami.

La qualité de l’accueil, vous la remarquez dès la réservation de l'hébergement, où il n’est pas rare que l'on vous conseille.

Cependant, vous pouvez partir à l'aventure, sans réserver, mais en fin de saison beaucoup d'hébergements ferment et vous prenez le risque de vous retrouver sans lit le soir. Institutions religieuses, gîtes communaux, gîtes privés, accueil chrétien, tables d'hôtes, hôtels ou auberges, en chambre double, triple, quadruple ou en dortoir, vous avez le choix… Si vous réservez, vous figez les étapes et un gros travail pour combiner votre hébergement et la longueur de l’étape vous attend. Et ce que vous gagnez en tranquillité d'esprit, vous le perdez en liberté. Merci à Sylviane qui a assuré cet équilibre à notre grande satisfaction à tous deux…

Les départements et les associations de jacquets choient le pèlerin, lui évitent de s'égarer, veillent à ce qu'il trouve de l'eau, le renseignent par des panneaux explicatifs sur ce qu'il voit, sur les légendes et les saints locaux, ou encore sur l'histoire du pèlerinage à travers les âges…

Une anecdote qui révèle l'intérêt des collectivités locales pour le pèlerin-touriste : le premier jour, nous sommes abordés par un homme arrivant en sens inverse et se présentant comme un ancien jacquet. Il nous montre une carte du Chemin : « Le parcours que vous suivez n'est pas le parcours authentique. Le vrai Chemin passe par Bains. Il a été détourné par les élus locaux pour le faire passer à proximité de leurs gîtes. Je vous conseille de suivre le marquage jaune et bleu au lieu du blanc et rouge ». Nous ne nous laissons pas convaincre et poursuivons notre route. Bientôt nous tombons sur un panneau : « Ne vous laissez pas influencer par des individus qui cherchent à vous dévier du parcours officiel… »

Il nous reste 1319 kilomètres à parcourir jusqu'à Compostelle.

À bientôt peut-être, sur le Chemin ou sur ce site…

Octobre 2017