• Jean-Michel Houlbert

Saint-Jacques-de-Compostelle (4)

Mis à jour : 30 juin 2019


Au loin, le Pic d'Anis

Compte rendu du quatrième séjour, de Nogaro à Saint-Jean-Pied-de-Port, du 9 au 19 mai 2019.


         Ce quatrième tronçon sur la partie française du Chemin de Compostelle ne modifie pas notre vision du pèlerinage. Rien ne le distingue particulièrement des trois précédents, si ce n'est que nous l'avons parcouru en partie sous la pluie. Assez banal, à vrai dire. Mais c’était la première fois et surtout elle nous a obligé à renoncer à monter à Roncevaux.

          Nous avons parcouru 211 km sur trois départements, la fin du Gers, les Landes, qui sont loin d'être aussi plates que nous l’imaginions, et les Pyrénées-Atlantiques, un bon entraînement pour la montée du col. Un paysage toujours très vallonné, une agriculture qui évolue peu à peu, des habitations qui signent leur appartenance à leur terroir et à leur histoire : le Béarn et le Pays Basque.

          Deux étapes dans le Gers, de Nogaro à Barcelonne-du-Gers en passant par Arblade-le-Bas, relativement courtes, où nous avons emprunté l'ancien itinéraire du Chemin, aujourd'hui détourné pour d'obscures raisons – sans doute au profit d'un maire ou d'un hébergeur influent – sur un autre parcours… « Qu'importe, on ne connaît pas le parcours des temps primitifs », me direz-vous. Mais mettez-vous à la place du couple de jacquets qui investit dans un gîte, exécute des travaux pendant des années pour le rendre accueillant et confortable, en y consacrant temps et argent, et qui découvre un beau matin, parce que les pèlerins depuis quelque temps se font plus rares, que le marquage du chemin a été déplacé… De quoi briser leur moral et aussi peut-être leur couple…

           Au cours de ces deux étapes, sur des chemins boueux et glissants, nous traversons des bois, une zone de biodiversité – fouillis d'arbres et d'arbustes laissés à eux-mêmes – semée de mares (« Nouvelle lubie du maire », nous a-t-on dit), des vignobles (Floc de Gascogne et Saint Mont), longeons des champs de maïs ou d'autres céréales non encore labourés… Et nous commençons à utiliser l’appli recommandée par des amis jardiniers, Pl@ntNet, permettant d’identifier de façon participative les plantes à partir de photos : nous nommons ainsi la véronica, l'oseille sauvage, la renoncule jaune rampante, le robinier, le lin, l'orge, le colza…, et découvrons combien nos connaissances sont limitées ou erronées !

     

Fleurs de lin

      En remontant de notre zone de biodiversité, nous sommes accompagnés du ronronnement laborieux d'un engin agricole : le long d'un champ fraîchement retourné, une pelleteuse s'active à côté d'un énorme trou. Intrigués, nous nous arrêtons. Le conducteur débraye le moteur et nous explique qu’EDF a démonté un poteau électrique sans retirer son socle, jugé suffisamment enfoui pour ne pas gêner. Mais chaque fois que l'agriculteur – le conducteur de la pelleteuse – passe avec un engin agricole, il esquinte son matériel. Si bien qu'il a pris le taureau par les cornes et a décidé de déterrer lui-même le bloc de béton. D'où notre réflexion : qu'en sera-t-il quand, dans une trentaine d'années, il faudra déterrer et évacuer le socle des éoliennes qui parsèment tout le territoire ?


           Le relief peu à peu s'aplanit. En quittant Barcelonne-du-Gers, une ancienne bastide du XIVe siècle (avec un magnifique lavoir pouvant accueillir jusqu'à cinquante laveuses), nous pénétrons à Aire-sur-l’Adour, cité riche en patrimoine, en même temps que dans le département des Landes.

Le lavoir de Barcelonne-du-Gers

        Les Landes évoquent un paysage apaisé : il n'en est rien, et il faudra attendre la remontée du lac artificiel de Brousseau, destiné à réguler l'Adour, pour retrouver un itinéraire relativement plat, une alternance de bois de pins et de champs de maïs à peine levé ou pas même semé. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, des marécages envahis de moustiques occupaient la place. C'est là que deux belles averses nous prennent par surprise et nous trempent, mais notre pèlerinage est enfin baptisé ! Je parlais d'un paysage plat : cela n'empêche pas les descentes en sous-bois par des chemins joyeusement gadouilleux. Heureusement, la chambre d’hôtes du soir, à Miramont-Sensacq, dans une maison de maître magnifiquement restaurée, s'apparente plus à un Relais et Châteaux niché sur une colline qu’à un logis pour pèlerins et nous offre un repos bien mérité. Nous apprécions.

           Le lendemain, en route pour Pimbo (j'y reviendrai), Sensacq (avec sa petite église à mur clocher et son plafond en carène de bateau), Arzac (une bastide) et Louvigny, dans une

Mur clocher de l'église de Sensacq

ferme, terme de l'étape du jour. Au cours de la journée nous pénétrons dans le Béarn, reconnaissable à ses maisons au toit à quatre pentes et à leurs pierres d’angle, et toujours des bastides avec une Grand-Place à arcades. Les terres ont été regroupées en d'immenses parcelles, que nous contournons en une suite de lignes droites qui se recoupent à angle droit. Autrefois, le Chemin était plus court, plus direct, bordé de haies aujourd'hui disparues.

        Notre hôte, qui vient de prendre sa retraite en laissant son exploitation à son neveu, a accompli trois mandats de maire. Mais cette charge en plus de son travail d’agriculteur, déjà très prenant, s'était progressivement alourdie avec l'intercommunalité et ses rivalités, ce qui avait rendu la vie de famille difficile et détourné les enfants du métier d'agriculteur.

            Il nous raconte aussi l'histoire de la construction de la grange, entre les deux guerres : elle avait été confiée à un maçon, aidé de la famille de l’agriculteur pour récolter les pierres dans la rivière (de gros galets ronds typiques des murs du Béarn), lequel maçon, au bout de deux ans de travaux, a reçu trois tonneaux de vin pour tout salaire ! Pas de cotisations sociales à cette époque.

          Désormais faire chambre d'hôtes convient très bien à notre jeune retraité. Mais il lui reste à vendre le matériel agricole dont son neveu n'a pas l’utilité.

           Le cinquième jour, nous quittons Louvigny pour Arthez-de-Béarn, dans un paysage très vallonné qui, sur les crêtes, fait penser aux sentiers de l'Aubrac, entre deux rangées de fils de fer barbelés.

Les Pyrénées-Atlantiques

            Mais ici, de chaque côté, descendant vers les combes, des bois et des champs de blé ou d'orge déjà bien levés. Partout, au loin, le ronronnement des tracteurs qui préparent la terre ou sèment les graines… Puis le relief s'apaise et laisse place à de grandes étendues cultivées. Et des villages, des églises, des chapelles, Fichous-Riumayou, Larreule, Uzan, Géus d’Arzac, Pomps, Castillon et partout les monuments aux morts égrènent le nom des victimes des tueries de la Grande Guerre, transformant une nouvelle fois notre pèlerinage en « itinérance mémorielle ». À Arthez-de-Béarn, village très étiré largement pourvu en fontaines (appelées Houns), dont le patrimoine (et les habitants, mais ils ne sont plus là pour témoigner) a bien souffert des guerres de religion, nous dînons avec des pèlerins de toutes nationalités et logeons chez le boulanger. C'est de ce village, au moment d'aller prendre le petit-déjeuner dans la boulangerie, à quelques centaines de mètres du gîte, que nous apercevons, au fond de la vallée du Gave de Pau, les installations d’extraction du gaz de Lacq avec leurs panaches de fumée, dominées par la chaîne des Pyrénées enneigée.

         D’Arthez-de-Béarn, un large chemin nous conduit en pente douce à Arpagnon, où nous traversons le Gave de Pau, puis par une route goudronnée à Maslacq, typique village béarnais. Là, de nouveau, un large chemin zigzague entre les champs fraîchement ensemencés, où attendent de grands arroseurs à maïs, pour nous conduire à un bois d’où s’élance une montée bien raide... Heureuse grimpette qui peut nous valoir cinquante jours d'indulgence (le temps d'aller jusqu'à Compostelle) pour le prix d'un Ave Maria à réciter devant l'oratoire de Muret. Exténué et peu convaincu, je renonce à l'oratoire, préférant m’exercer à identifier les fleurs avec Pl@ntNet, mais Sylviane y va. Comme elle ne se rappelle pas l'Ave Maria, elle se contente d’un Je vous salue Marie. Pas sûr que cela soit aussi efficace... Avant d'arriver à La Sauvelade, nous passons par une abbaye cistercienne démantelée à la Révolution, dont l'église a été restaurée. Ce qui reste des bâtiments conventuels a été transformé en centre culturel. En montant jusqu'au gîte, Chez Nadette, nous observons avec étonnement deux tracteurs s'activer dans un pré : l'un regroupe en larges bandes la luzerne déjà coupée, l'autre passe dessus en tirant une machine qui avale l'herbe et la transforme en boule recouverte de plastique qu'elle recrache régulièrement. Naïveté et inculture du pèlerin des villes ébahi devant un tel ballet !



          Au gîte, une grande bâtisse isolée du village, ancienne école franco-béarnaise, l'accueil est assez rébarbatif : un couple de pèlerins hollandais, déjà rencontré à Arthez, nous tend avec un sourire ironique une feuille plastifiée énonçant les règles strictes à observer, et nous précise qu'il faut laisser le sac à dos sous une tonnelle dans le jardin de crainte des toujours fameuses punaises de lit ! Puis Ber-Nadette, arrivée entre-temps, nous amène à notre chambre : rustique, parquet craquant, meubles d'époque cirés, un crochet pour toute serrure, WC, baignoire et lavabo dans la chambre, une installation électrique elle aussi un peu rustre et pas de quoi recharger les smartphones (problème récurrent dans les gîtes), sauf à bricoler… Une cheminée métallique colmatée au film d'aluminium traverse la chambre. Sans doute les normes en vigueur du temps de l'école. Mais l'ambiance de la soirée puis celle du petit déjeuner dans la cuisine nous remettent de bonne humeur : l’histoire du Béarn, les écoles bilingues, qui existent encore, la qualité du repas régional pris sur la terrasse devant la piscine, les vins à goûter, la discussion sur les plats régionaux et les vignobles du Béarn, le paysage, la jovialité de notre hôtesse, la cordialité du couple hollandais, un petit cours sur le trinquet et la pelote basque au tableau noir, tout cela fait que nous gardons un excellent souvenir de notre séjour « Chez Nadette ».

             Le 15 mai nous repartons sous le soleil, les nuages et le vent. Le couple hollandais est déjà loin, nous les retrouverons plus tard… C'est une petite étape, car nous tenons à nous arrêter à Navarrenx que des amis bordelais (lui a passé une partie de son enfance dans ce village) nous ont chaudement recommandé.

            L'itinéraire passe par une suite de montés et de descentes sur une route goudronnée, mais peu passante, au milieu des élevages de canards… Une longue descente nous amène à Méritein – visite de l'église et coup d'œil au monument aux morts – puis un chemin parallèle à la départementale nous conduit à la cité bastionnée de Navarrenx, ancienne place-forte huguenote, également l'un des plus beaux villages de France. Nous y pénétrons par l’Est, entre deux bastions, donnant directement sur la Taverne de Saint-Jacques. Comme il est trop tôt pour gagner notre gîte, le Relais du Jacquet, nous délaissons notre salade au thon au profit du restaurant, d’ailleurs recommandé par le guide.

     

Ramparts de Navarrenx

L'après-midi, après douche et lessive, nous visitons la ville, riche d'histoire et de patrimoine, étape autrefois importante sur le chemin de Saint-Jacques (j'y reviendrai). Je passerai sur ses fortifications qui ont inspiré Vauban et sur les détails de son histoire proche de celle du royaume de Navarre, que l'on peut lire sur Internet, pour rappeler qu'elle est très liée à la famille d'Albret, que nous avions déjà rencontrée à Éauze, et d'Henri III de Navarre, fils de Jeanne d'Albret, devenu Henri IV de France, ainsi qu’au protestantisme. La ville fut ramenée au catholicisme par Louis XIII.

Aujourd’hui, hélas, Navarrenx perd peu à peu de son activité...

           Le lendemain nous quittons Navarrenx par la porte Saint-Antoine et le pont du XIIIe siècle jeté sur le Gave d'Oloron et reconstruit au XVIe, pour gagner Castelnau-Camblong, sur le bitume puis par des sentiers de terre en sous-bois, et Lichos, de nouveaux sur le bitume. En chemin nous retrouvons de nombreux pèlerins rencontrés précédemment dans les gîtes. D'une hauteur nous apercevons le Pic d’Anis,

Le Pic d'Anis

l’occasion de quelques photos de groupe.                 L'arrivée au gîte Torttua marque la limite entre le Béarn et le Pays Basque. La maison d’hôte, moderne, est située au sommet d’une colline sur le territoire de Charitte-de-Bas, avec une vue magnifique, mais il faut y monter et le goudron chauffe les pieds. Dans la soirée, la menace de pluie venant des Pyrénées se précise. Et la nuit, des trombes d’eau s'abattent violemment sur les volets.

           Cette pluie était prévue depuis plus d'une semaine et devait durer au moins trois jours. La météo ne s'était pas trompée. Dans ces conditions, après discussion avec nos hôtes, nous renonçons à monter à Roncevaux. Et Sylviane dresse un nouvel itinéraire avec de nouveaux gîtes en rajoutant une étape mais en raccourcissant les distances. Ainsi nous n'aurons pas à changer notre billet de train.

           Sous la cape et sous une pluie fine, nous reprenons notre marche, vers Saint-Palais cette fois au lieu d’Ostabat initialement prévu. Après un passage sous bois sur un sentier caillouté, le « Chemin »  emprunte des routes goudronnées traversant des forêts et longeant des champs labourés et hersés, où d'énormes lombrics prennent la pluie comme d'autres le soleil, attendant de se faire écraser ou de se multiplier. Par-ci par-là, de massives maisons basques colorées au toit à deux pentes. Nous quittons le GR à la ferme de Benta pour la variante de Saint-Palais. L'itinéraire est très vallonné, alternant de larges chemins empierrés et d’autres vaguement goudronnés, mais les nuages, les rideaux de pluie et les rigoles d’eau sous nos pieds nous empêchent de profiter du paysage. C'est toujours sous la pluie que nous arrivons à Saint-Palais vers 13 heures 30, après avoir traversé la Bidouze gorgée de terre et débordant de partout.

La Bidouze à l'entrée de Saint-Palais

             Le département des Pyrénées-Atlantiques a été mis en alerte orange, mais personne ne semble s'en inquiéter. La ville, dont nous n'avions jamais entendu parler, a été créée au XIIIe siècle et est vite devenu une étape importante sur le pèlerinage. Ancienne capitale de la Basse-Navarre, elle possède un patrimoine très attractif avec notamment un parlement, un hôtel de la monnaie, de belles demeures, un trinquet (où nous assisterons à quelques échanges entre équipes de jeunes filles) et un double fronton extérieur où a lieu le festival de la Force Basque. Étape improvisée, mais finalement très appréciée, nous logeons dans un hôtel sur le foirail. Au dire de l'hôtelier, c'est une ville bien rénovée et très dynamique qui continue à jouer un rôle important dans la région. Ici, les boutiques ne ferment pas les unes après les autres.

          Le samedi 18 mai, nous entamons notre dixième jour de marche, de Saint-Palais à Aïnhice-Mongélos, improbable village qui, curieusement, ne figure pas sur les panneaux indicateurs. Il ne pleut pas et toute la matinée nous aurons cette inquiétude : pourvu que cela tienne ! En revanche, le sol et les arbres témoignent du passage de la pluie. À la sortie de la petite ville nous entreprenons une ascension quasi à la verticale avant de nous engager dans un sous-bois de chênes et de châtaigniers, sur un sentier botanique, en direction du Mont Saint-Sauveur.

Là, une statue géante du sculpteur Christian Lapie scrute les montagnes des Pyrénées et de Navarre, où passe cette portion de chemin inscrite au patrimoine de l'Humanité. C'est la route de la stèle de Gibraltar (Xibaltare, le nom du lieu) qui mène par une descente abrupte au point de jonction de trois des grandes voies de Saint-Jacques-de-Compostelle : la Via Podiensis (du Puy), la voie de Vézelay et celle de Tours. Plusieurs pèlerins sont déjà rassemblés autour de la stèle, quelque peu décrépite. Par monts (Chapelle de Soyartz et sa vue sur les montagnes basques) et par vaux (Chapelle Saint-Nicolas d’Harambelt et son cimetière millénaires) nous gagnons Ostabat, petit village qui autrefois recevait les pèlerins par milliers dans plusieurs hôpitaux, en passant par un chemin qui ressemble à un cloaque. Casse-croûte à l'extérieur d'une épicerie et, après avoir longé la départementale sur quelques centaines de mètres, nous grimpons sur un sentier à flanc de colline pour découvrir les premiers vignobles d’Irouléguy.



           Il ne pleut toujours pas, mais le sol est terriblement boueux et glissant… Alors que nous regagnons la route, deux pèlerins cyclistes semblent nous attendre. Ils sont hollandais et nous offrent de partager leurs gâteaux basques. Puis, errant dans Gamarte, à la recherche de la direction de notre prochaine étape, un habitant nous met sur la voie et nous arrivons enfin à Aïnhice-Mongélos, devant l'entrée d'un vaste domaine à la végétation touffue et dégoulinante de pluie. Enfouie dans les buissons, une bâtisse semble nous attendre : le domaine de Schiltenea (la maison de Schil, général d'empire de Napoléon) étrange et précieuse maison d'hôtes qui n'est que la dépendance presque enterrée d'une grande bâtisse appartenant à la famille depuis trois générations. Et nous nous installons dans un décor « hors du temps », au coin du feu, avec apéritif et canapés bio, en attendant le dîner, à deux autour d'une longue table massive. Repas sophistiqué, végétarien, subtilement aromatisé, plein de saveurs, arrosé d'un vin rouge de Navarre. Notre hôtesse, Albanne, biologiste et un peu aventurière semble-t-il, nous demande de l'excuser de ne pas dîner avec nous, mais prend le temps de commenter les plats et sa cuisine bio, ses recherches de saveurs nouvelles, de condiments rares, ses voyages, l'histoire de l'installation de son grand-père dans cette vaste bâtisse… Nous dormons dans la « chambre du général », pleine de livres, de bibelots, de tableaux et de gravures anciennes, au-dessus de la souillarde transformée en cuisine moderne tout en conservant son évier de pierre d'autrefois.

          Le lendemain, le petit déjeuner, simple et traditionnel, témoigne cependant de la même recherche d'herbes aux étranges saveurs.

              Mais il a plu toute la nuit et il pleut toujours.

       Encore une fois vêtus de pied en cap, bravant la pluie, nous prenons la route (heureusement) goudronnée, qui doit nous mener jusqu'à Saint-Jean-Pied-de-Port. C'est notre onzième jour de marche, et le dernier.

Route inondée

      Comme le veut la géographie des lieux, ça monte et ça descend. Le problème, c'est qu’en bas, il arrive que l’eau s'accumule. Sylviane fait l’amère expérience d'une traversée directe : et la voilà les pieds détrempés. Désormais, il nous faudra ruser, remonter le chemin, passer barbelés et haies pour contourner les débordements par le haut…

       Les rivières, des gaves, sont en crue. Un arrêt dans un café à Saint-Jean-le-Vieux, trempés et dégoulinants, nous vaut un accueil un peu frais… Nouvelle descente douce, puis remontée vers la porte Saint-Jacques de Doniban Garazi (en basque), la place forte fortifiée, terme de notre séjour sur le Chemin.

     

Saint-Jean-Pied-de-Port - Le pont sur la Nive

Ici nous logeons à l'hôtel Ramuntcho, non loin de la porte Saint-Jacques. Nous passerons l'après-midi et le lundi matin à visiter la ville ainsi que la citadelle construite à partir de 1620 afin de la protéger des Espagnols, puis remaniée par le commissaire aux fortifications de Louis XIV, Vauban. Nous nous renseignons auprès de l’Accueil pèlerin, où nous faisons signer notre créanciale, sur ce qui nous attend lors de nos prochaines étapes, cet avenir un peu inquiétant, tant on nous a dit que l'esprit là-bas, avec ces hordes de pèlerins qui déferlent sur Compostelle, n’était plus le même qu’en France.

          Nous n'oublions pas non plus d’acquérir des souvenirs, notamment du linge basque, ce qui nous permet de glaner quelques informations sur les sept provinces basques, sur la répartition des tâches entre l'Espagne, le Portugal et la France pour fabriquer ces pièces de tissus colorées aux couleurs des provinces, ainsi que sur l'état d'esprit des habitants au contact des hordes de pèlerins, ou encore sur la façon de diriger la France...

           Le dimanche se termine par un concert de musique sacrée en l'église Notre-Dame-du-Bout-du-Pont, proposé par un chœur de femmes, le groupe Splendia.


         Que distinguer de ce quatrième séjour sur le Chemin ?

          Loin désormais du Puy et de Conques, l'aspect religieux semble moins présent. Certes la plupart des églises et des chapelles restent ouvertes mais il n'est pas possible d'y faire signer sa créanciale. Les calvaires ou les croix du chemin sont moins nombreux ou moins visibles, parfois enfouis dans la végétation. Les offrandes de cailloux sur les socles de calvaires sont rares… Seuls Navarrenx et Saint-Jean-Pied-de-Port disposent d'un accueil pèlerin. À Navarrenx, cet accueil par d'anciens jacquets se fait dans l'église Saint-Germain avec des chants religieux, l’hymne du Chemin Ultréïa et un historique de la cité. Les anciens en profitent pour évoquer des anecdotes de leur pèlerinage. Nous y étions un peu plus d'une vingtaine. L’accueil est suivi d'un verre de bienvenue dans le local de l'association des jacquets.

           À Saint-Jean-Pied-de-Port, l'atmosphère est très différente : les pèlerins sont partout, déambulent dans la petite cité, descendent la rue pavée de la citadelle, traversent la Nive et remontent la rue d'Espagne, vont au marché couvert ou font les boutiques. Il y a ceux qui viennent du GR 65, qui arrêtent leur Chemin ou qui ne font que passer, et ceux qui arrivent de la gare, parce qu'ils entament ici leur pèlerinage sur la partie espagnole. Tous s’agglutinent à l’Accueil des amis du Chemin de Saint-Jacques, une vraie ruche bourdonnante, où l’on parle toutes les langues, et où l’on fait la queue dans la rue pour y pénétrer. Quant à l'accueil chrétien, il se fait à l’église…

         Mais la religion apparaît d'autres manières : à travers l'histoire et le patrimoine, par exemple. Ainsi nous avons découvert une Sainte Quitterie, princesse Wisigothe convertie au christianisme, décapitée pour avoir refusé d'épouser un païen. Elle fut exécutée par son prétendant à Aire-sur-l’Adour, là où une église lui est aujourd'hui consacrée.

Église Sainte-Quitterie d'Aire-sur-l'Adour

Construite sur un temple païen, cette église est inscrite au patrimoine culturel de l’Humanité. Le culte de Sainte-Quitterie, qui guérit les maux de tête, est très répandu en Gascogne.

Parfois la religion vient à vous : à Pimbo, joli village typique béarnais, que nous avons traversé au cours de notre étape de Miramont-Sensacq à Louvigny, Sylviane, qui cherchait le bar-épicerie pour notre pause café, se fait aborder par un homme en costume qui se détache d'un groupe. C'est le curé de la paroisse (et de plusieurs autres, dont celle de Miramont), qui vient de dire la messe dans la collégiale (datant du VIIIe siècle et célèbre pour son tympan). Et là, sur la place devant l'église, sous les arbres, nous entamons une conversation presque philosophique où il est question de croyants, de non-croyants, de conversion et de son accompagnement, des effets mentaux du pèlerinage, ainsi que des pratiques sociales contemporaines. Le prêtre, célèbre dans la région, se montre très tolérant, ouvert et plein d'espoir pour les non-croyants… Il a, un moment, exercer le métier de chauffeur de car scolaire.

La collégiale Saint-Barthélémy à Pimbo

           Reste que chacun donne le sens qu'il veut à son pèlerinage. Mais si la pluie et la boue sont des épreuves dignes d'y figurer, elles réduisent aussi fortement notre horizon mental. Nos préoccupations se font soudain très terre à terre : où poser les pieds, comment ne pas glisser, ne pas tomber, voir sous la capuche…

          Les rencontres sont une des richesses du Chemin, parce que la qualité de pèlerin a un rôle facilitateur, rencontres d’habitants, rencontres d'autres pèlerins bien sûr, rencontres des hébergeurs et de professionnels du tourisme ou de commerçants…

          Au cours de ce séjour nous n'avons pas beaucoup échangé avec les pèlerins croisés si ce n'est avec le couple de Hollandais de Rotterdam rencontré chez le boulanger d’Arthez puis Chez Nadette. Mais il y avait le problème de la langue… Une mention particulière pour un couple d’anciens sportifs professionnels vu à la table du Relais du Jacquet qui faisait le pèlerinage en courant dans les descentes, quarante kilomètres par matinée, des spécialistes de l’ultratrail, du Compass, de la course à 6 km/h... Naturellement, on ne les a plus revus.

          Parmi les hébergeurs, nous garderons un bon souvenir de l'agriculteur jeune retraité de Louvigny, du couple Jo et Michel de la chambre d'hôtes Torttua, lui aussi un élu local qui nous a raconté l'histoire du projet de décharge d'ordures ménagères qui lui a coûté son mandat et évoqué les incohérences administratives interdisant l'extension du village alors que tous les réseaux avaient été amenés… Nadette aussi, femme seule qui se débat avec la gestion de ses chambres d’hôtes ; ou la dame de Schiltenea, attachante dans son musée très cosy et aux goûts culinaires recherchés, toutes deux nous ont laissé une belle image… Une commerçante également, qui tient un magasin de vêtements basques, qui nous a raconté sa vie de parisienne exploitée et stressée, revenue à ses racines basques de Saint-Jean-Pied-de-Port, lieu de vie plus tranquille et préservé. Il y a aussi Régis, fondateur du Relais du Jacquet, volubile et affairé, qui nous a conté son pèlerinage, mené tambour battant au point d’en faire une dépression, et la fondation de son gîte…


Un lendemain de pluie. Surtout ne pas se décourager !

           Et l'histoire de la Navarre, du Béarn et du Pays basque. Nous l'avions déjà abordée à Éauze, devant notre bière arrangée face à la maison de Jeanne d’Albret, et bien avant au Palais du Luxembourg, mais ici elle se fait plus concrète, plus visible, plus tangible…

             Le lundi nous prenons l’autorail pour Bayonne, puis le TGV pour Montparnasse.

         Nous avons parcouru 821 km depuis notre départ du Puy. Il nous reste à peu près autant pour Compostelle.

            À bientôt sur le site ou sur le Chemin, en octobre nous l’espérons.


                                                               Sylviane et Jean-Michel

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