• Jean-Michel Houlbert

Saint-Jacques-de-Compostelle (5)

Mis à jour : 30 nov. 2019


Deux Pottoks dans un pré en arrivant à Roncevaux

Compte rendu du cinquième séjour, de Saint-Jean-Pied-de-Port à Burgos, du 14 au 27 octobre 2019.


          En achevant notre quatrième séjour sur le Chemin de Saint-Jacques, en mai dernier, nous nous demandions comment se passerait la partie espagnole, où la créanciale dûment tamponnée est obligatoire pour l'hébergement et où les pèlerins sont beaucoup plus nombreux et de nationalités très diverses.

         En fait, rien ne change véritablement si ce n'est l'hébergement : en Espagne, l’albergue est reine, qu'elle soit privée ou publique. Nous n’avions pas à nous inquiéter. Et puis, Miam Miam Dodo était là pour nous guider…


          Parmi les différents itinéraires nous avions choisi le Camino Francès, le plus connu, le plus fréquenté, et le plus beau avions-nous lu et entendu.

       En voici les étapes : Saint-Jean-Pied-de-Port ; refuge Orisson ; (entrée en Navarre) Roncevaux ; Zubiri ; Pampelune ; Puente la Reina ; Estella ; Los Arcos ; Viana ; (entrée dans la Rioja) Navarrete ; Azofra ; Redecilla del Camino ; Villafranca Montes de Oca ; (entrée en Castilla y León) Atapuerca et Burgos, le terme de notre séjour.


Impressions du Chemin


          La traversée des Pyrénées de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux était annoncée comme difficile, surtout quand on débute un nouveau séjour. Sylviane l’avait donc répartie sur deux jours. Deux jours époustouflants de beauté : de grands espaces vallonnés, d'immenses perspectives entre ciel et terre dans toutes les nuances de vert, de marron et de gris, des pâturages sans arbres où les troupeaux de moutons à tête noire dessinaient d'incroyables arabesques. Quelques fermes d'altitude témoignaient de la présence de l'homme. Le temps était gris, humide, des nuages roulaient sur eux-mêmes sans qu’on sache dans quel sens ils se déplaçaient, quelques apparitions furtives du soleil, mais un vent à décorner les bœufs qui ne fera que forcir au point de nous faire craindre d'être précipités

Chemin de Saint-Jean-Pied-de-Port à Roncevaux

dans le vide. Nous atteignions à peine le refuge Orisson qu'une averse dégringolait.


         Le lendemain, sans pluie mais sous un ciel encore plus pesant, le vent nous accompagna une partie du chemin, jusqu'à l'entrée en Navarre. Une pierre gravée nous l’indiqua. Le GR 65 laissa place au Chemin de Saint-Jacques, fléché en jaune presque canari. Une grande partie de la descente se fera sur une alternance de passages goudronnés, la fameuse route Napoléon, et de sentes forestières escarpées. L’arrivée sur l’abbaye de Roncevaux s'accompagnait d'un ciel plus lumineux que perçait un soleil rare et voilé à travers des franges horizontales d'un jaune parfois éclatant de blancheur.

          Passé Roncevaux, au fur et à mesure que l'on s'enfonçait vers l'ouest, le chemin se

révélait moins varié, dans un paysage mollement vallonné, avec de grands plateaux, une alternance de terres cultivées, mais pour la plupart à peine labourées, et de bois de plus en plus rares. Souvent le Chemin longeait de près ou à bonne distance une nationale ou une autopista, enveloppant notre marche d’un grondement et de sifflements quasi permanents. Les pèlerins devant nous s'enfonçaient sur un ruban blanc bordé de deux traits verts dans un paysage presque uniformément marron. Quelques rares vignes en Navarre, un peu d’asperges, puis les champs laissèrent place aux vignobles du Rioja, déjà vendangés et dont les rangées roussissaient par vagues.


          Parfois une belle descente, comme celle de Zubiri à travers un bois de hêtres, dans une ambiance de conte pour enfants, sur des stratifications calcaires inclinées, sorte de feuilleté géologique qui cisaillait la semelle des chaussures, des rios à traverser sur des ponts de pierre auréolés de légendes… Puis le relief s'apaisa, les chemins s'élargirent, suivirent le vallonnement doux des Montagnes Basques ; un matin, au loin, des pics enneigés ; des

Traces de pas dans le boue du Chemin

villages, souvent des villages-rue, qui tous avaient une histoire à raconter, de beaux monuments ou de belles places à montrer ; la marche était paisible, les pèlerins nombreux, et soudain surgit une sourde inquiétude : absence de flèches jaunes, de coquilles, une vue cachée par de hautes herbes, la pluie s'en mêla et un sentiment d'abandon nous envahit. L’averse redoubla, il fallut enfiler la cape, zigzaguer entre les flaques, nos pas s'imprimaient dans la terre ocre…


 

Descente de l'Alto del Perdon

      Parfois, une cassure dans le plateau nous obligeait à   descendre jusqu’à un tout petit ruisseau, avant de lentement remonter. Ou nous infligeait une longue dégringolade abrupte de la Sierra del Perdón sur un tapis grossièrement tissé de pierres roulantes. Ces parenthèses, par le changement de rythme qu’elles imposaient, étaient les bienvenues. Elles brisaient la monotonie, préservaient les articulations et adoucissaient les douleurs qui tournaient régulièrement dans le corps, pied droit, hanche gauche, bas du dos… Tant qu'elles tournent et ne s'installent pas, c'est que tout va bien. Le lendemain elles se manifesteront ailleurs…


          Deux grandes villes, Pampelune et Burgos, étaient sur notre chemin. Et les deux fois nous y pénétrâmes par les zones commerciales. Pas les meilleurs itinéraires !


Qu'en est-il de la notion de pèlerinage ?


          Les Espagnols sont les « inventeurs » du pèlerinage. Malgré cela, l'aspect religieux ne nous a pas paru aussi prégnant qu'en France. D'abord, de nombreuses églises étaient fermées, par crainte des vols. Ensuite, alors qu'en France les croix et les calvaires étaient omniprésents, à la croisée des chemins, ici ces petits monuments étaient beaucoup plus rares, si l'on exceptait les bornes portant la coquille et le fléchage jaune. Mais ce fléchage n'était qu'un vague trait de peinture, comme tracé à la va-vite. Il y avait aussi de longs passages où le marquage n'apparaissait plus… Cependant, le pèlerin ne se perdait pas : la marque jaune réapparaissait soudain, à son grand soulagement. Par ailleurs les accueils pèlerins étaient rares, comme réservés aux villes.



Objets et intentions laissés par les pèlerins

            En revanche, le pèlerin lui-même laisse de nombreuses traces de son passage : empreintes de pas dans la boue des chemins, petits objets accumulés en tas sur un socle de calvaire décapité, cailloux, messages hâtivement griffonnés, lettres dûment cachetées, poèmes, paires de chaussures usagées, cadenas d’amoureux, photos de famille, croix improvisées avec des branchages enfilés dans les mailles du grillage bordant l'autoroute, comme entre Viana et Navarrete, cairns, ou même véritable jardin de sculptures de pierres empilées. Il y avait entre Puente la Reina et Estella, le long d'une ancienne voie romaine dont les pavés avaient été sommairement réajustés en bordure d'une oliveraie, la création en cours d'un « Jardin des Oliviers », future halte sur le chemin du Paradis... Naturellement, le pèlerin était invité à verser son obole…

          Il n’empêche qu’ici le pèlerinage est une institution : depuis son origine une bonne partie de l’économie locale dépend de lui. Et lorsque vous croisez un passant en dehors des villes, celui-ci vous salue très souvent d’un avenant « Buen Camino ».


« Buen Camino », rencontres au fil du chemin


          L’espagnol n'est pas la langue la plus répandue sur le Chemin. C'est comme partout ailleurs, l'anglais, preuve que le Chemin est aussi un business : Allemands, Estoniens, Autrichiens, Suédois l'utilisent systématiquement, les Coréens, très nombreux, ne parlent que le coréen, les Italiens le français et un peu l'anglais, les Mexicains l'espagnol et un peu le français ou l'anglais… Les Français – rares au départ, plus nombreux après – un peu d'anglais, et pour nous espagnol. Le langage des gestes et les situations comblent les lacunes et tout le monde finit par se comprendre. Mais chacun utilise pour se saluer ou se quitter tout au long de la journée, le sésame : « Buen Camino » auquel on répond « Gracias, tú tambien » ou « Buen día »… Quelquefois on se lance dans une discussion dans un anglais laborieux ou en espagnol avant de se rendre compte que l'on a affaire à un autre Français !

          Les Coréens ne parlent pas, mais ils communiquent. L'un d'eux en particulier, amateur de bon vin (on arrivait dans la Rioja), ne se contentait pas d'une ou deux copas de vino, il achetait carrément la bouteille voire deux. Et après les avoir vidées avec quelques compagnons, il se mettait à danser et entraînait les pèlerines du voisinage à l’accompagner. Sylviane en fut. Nous l'avons souvent revu juché sur un tabouret au bar du coin…


          À Los Arcos, en revenant de notre visite de la magnifique quoique surchargée église Santa Maria et de son cloître gothique flamboyant, nous avons trouvé à la porte de notre pensión une jeune Coréenne qui cherchait un hébergement et attendait qu'on vienne lui

L'église Santa Maria de Los Arcos

ouvrir : mais personne ne venait. Après l’avoir fait entrer, Sylviane téléphona au propriétaire qui répondit qu'il n'y avait plus de place, ce qui manifestement était faux ; simplement les chambres n’étaient pas faites, c’était dimanche, et il ne voulait plus se déranger. Alors nous nous mîmes en quête d'un autre hébergement mais nos appels téléphoniques ou nos coups de sonnette n'y firent rien. Espérant peut-être que cela allait aider à trouver une solution, la jeune fille nous montra sur son smartphone une photo de groupe, une promotion de religieuses bien alignées sur les marches d’un escalier : elle s’identifia dans le groupe. Notre pèlerine était donc une religieuse coréenne... Mais nous n'avons pas su à quel titre elle effectuait son pèlerinage. De toute façon nous avons fini par comprendre qu'elle n'avait pas les moyens de se payer une chambre seule et qu'elle ne voulait pas dormir en dortoir. Nous ne savions plus que faire. Heureusement d'autres coréennes sont arrivées et ont pris la jeune nonne sous leurs ailes. Nous ne l'avons plus revue…


          En quittant Roncevaux pour Zubiri par des sentiers en sous-bois louvoyant entre les arbres et les petits ponts de planches, nous avons été rattrapés par un couple d’Espagnols qui avançait en écoutant des prières sur une radio : les répons du chœur des fidèles enchaînaient sur la récitante. Ils nous dépassèrent, absorbés dans leur oraison, et disparurent. Plusieurs fois nous les retrouvâmes sur le chemin, mais jamais nous ne pûmes engager une véritable conversation.


          Au cours de cette même étape, après une pause café, et surtout après avoir raté un embranchement du Chemin et être revenus sur nos pas, nous rattrapâmes quatre pèlerins avançant très lentement malgré un sac à dos qui nous parut des plus légers. Ils étaient français. Nous entamâmes une conversation au cours de laquelle nous apprîmes qu'ils observaient un jeûne : ils marchaient depuis Ostabat, au rythme de 12 km par jour sans rien manger et espéraient tenir ainsi jusqu'à Pampelune. Ils paraissaient épuisés. Leur motivation n’était pas religieuse, mais plutôt "scientifique"… Sylviane, inquiète pour leur santé, leur demanda s'il y avait parmi eux un médecin. Non, mais un moniteur spécialisé. Nous comprîmes un « coach détox ». Le pèlerinage servait à débarrasser le corps de ses toxines comme on purge son âme de tout ce qui n'est pas essentiel. D’une pierre deux coups !


Traversée d'une rivière à Auritz

         Lors de notre cinquième journée de marche, de Pampelune à Puente la Reina, nous avons rencontré un étrange et attachant personnage, un Français, que nous reverrons à plusieurs reprises : barbu, échevelé, costaud, gros sac à dos, sac d'effets personnels d'une main, sacs-poubelle de l'autre et bâton de marche… Il faisait le pèlerinage depuis le Mont-Saint-Michel. Pour la troisième fois. Une voix divine lui avait enjoint de nettoyer le Chemin de toutes les ordures non périssables laissées par les pèlerins. Le nombre de sacs poubelle qu'il ramassait était impressionnant. Et chaque fois qu'il revenait sur ce tronçon Saint-Jean-Pied-de-Port – Burgos, il y avait toujours autant de saletés.

          Un autre jour, il nous dit qu'il était aussi guérisseur, qu'il avait un don… Et il nous décrivit les douleurs au genou et au dos soignées chez des pèlerins qu’il avait croisés. Il ne savait pas d'où lui venait ce don. Mais il dédiait toutes ces souffrances prises sur lui au Seigneur.


          Sur la septième étape, de Estella à Los Arcos, nous avons fait la connaissance de deux Mexicains qui faisaient pour la seconde fois le pèlerinage. Tout contents d'utiliser notre espagnol, nous avons longuement discuté avec eux. Nous parlâmes du Mexique, de sa situation économique, de nos métiers, de l’insécurité dans le pays. L'un d'eux était biologiste mais n'avait pu trouver d'emploi. Alors il avait monté avec son ami une entreprise d'import-export de tissus et de vêtements, qui rencontrait un certains succès… Ces deux pèlerins nous étaient sympathiques et nous les avons croisés à Viana. Nous pensions les revoir ensuite régulièrement puisqu'ils allaient comme nous à Burgos. Nous ne les avons plus retrouvés.


          À Los Arcos, au cours du dîner, nous avons aperçu une jeune femme qui paraissait ailleurs. Le lendemain, sur le chemin de Viana, une large piste entre des champs non encore labourés où nous pouvions marcher de front sans craindre les pièges de la route, nous fîmes sa connaissance. Elle était accompagnée d'un jeune homme. Nous entamâmes la conversation avec eux, d’autant plus facilement qu’ils étaient français. Sylviane discutait avec la jeune femme et moi avec le jeune homme. M... était une éducatrice travaillant pour l'association Seuil dont la mission est de tenter de réinsérer des jeunes à la dérive, en situation de délinquance ou sortant de prison. Elle les incite à devenir les acteurs de leur réinsertion par une marche de rupture d'environ trois mois, soit 1600 km, à l'étranger. R..., 16 ans, sortait de prison. Pour l'aider à se réinsérer tous deux devaient marcher jusqu'à Compostelle puis repartir vers Séville. R... était heureux de profiter de la chance qu'on lui offrait par cette mise à l'épreuve. Il était sympathique, motivé, et me montra les paroles de la chanson qu’il était en train d'écrire… Chaque soir M... et lui étudiaient les codes de cette réinsertion sociale. Ils dormaient dans les albergues, parfois sous la tente ; pas de vin, pas de téléphone, ni tabac ni drogue et un budget très limité. Nous admirions cette éducatrice qui œuvrait nuit et jour pour mener à bien sa mission. Eux non plus, nous ne les reverrons plus…


Les hébergements


          C'était notre inquiétude : pas de réservation et donc cavalcades sur le Chemin pour arriver parmi les premiers, que des dortoirs, des gîtes sommaires, pas de repas le soir etc. Il n'en fut rien : Sylviane a pu réserver partout sans difficulté. L’albergue, l'auberge, reste l'hébergement le plus fréquent, le plus souvent en dortoir. Mais de plus en plus d’albergues proposent maintenant des chambres pour deux personnes. Ce fut pour nous le cas à Zubiri où, luxe suprême, nous avons pu disposer d'un lave linge. En pleine saison, l’auberge proposait aussi le repas du soir.

        On trouve aussi la posada, qui s'apparente à la chambre d'hôtes, la fonda ou la pensión. Sur ces dernières, nous sommes plus réservés : à l'origine une maison inhabitée reconvertie et aménagée un peu n'importe comment : à Viana, micro douche, cloisons laissant passer toutes les conversations, minuscule chambre, et personne pour nous accueillir… Desayuno à l’extérieur, dans un bar. Nous en avons fréquenté d'autres, plus acceptables, mais toutes avaient en commun l'absence d'une personne à l'accueil. C'est la voisine, à qui il faut téléphoner à notre arrivée, qui vient nous ouvrir, nous indiquer la chambre et encaisser le prix et là, surprise : la chambre, aussi moche était-elle, était plus chère que le luxueux hôtel trois étoiles où nous avions réservé pour le jour suivant à Navarrete.

La table des pèlerins

          Autres hébergements : les hôtels ruraux. Nous en avons fréquenté trois : à Puente la Reina (El Cerco), à Redecilla del Camino (hôtel rural du même nom) et à Atapuerca (Papasol). Aucun ne manquait de charme, le charme de l'ancien, l’accueil y fut excellent et le dîner très bon. C'était aussi l'occasion de discuter avec d'autres pèlerins rencontrés en chemin et retrouvés au dîner. Ce fut le cas d'un Hollandais parti à pied des Pays-Bas au mois d’août. Et qui avait profité de ces neuf semaines de marche pour apprendre le français.

           Et encore, à l’origine de tout : les monastères. À Estella, le monastère San Benito, une

Estella vue du monastère San Benito

institution religieuse bénédictine cloîtrée qui arrondissait les fins de mois de la communauté en louant des chambres en demi-pension. Nous y fûmes très bien reçus. Seul inconvénient : le monastère était situé dans la partie la plus haute de la ville, près de la cathédrale, à distance du Chemin, ce qui nous rallongea de 3 km. D'après les sœurs elles-mêmes, les pèlerins hésitaient à le choisir. Nous avons aussi fréquenté à Villafranca de Oca un ancien hôpital destiné aux pèlerins aujourd'hui transformé à la fois en albergue privée et en hôtel de luxe trois étoiles qui porte le nom, depuis l'origine, de San Anton Abad. Nous logeâmes dans l'hôtel mais nous avons dîné du menu du pèlerin, servi dans une grande salle qui accueillait autrefois les malades. Une autre salle magnifiquement décorée en noir et blanc, nous attendra pour le petit déjeuner.

          À Pampelune et à Burgos, nous avons logé dans de modestes hôtels de banlieue.

         Un dernier type d’hébergement est le camping. À plusieurs reprises nous avons croisé à leur réveil des pèlerins en train de démonter la tente plantée sur un petit espace public et de refaire leur sac. Super quand il fait beau, mais sans doute une galère quand il pleut...


L'hébergement sous la tente

           Personne ne s’inquiétait de notre créanciale et si on nous la demandait, c’était pour la tamponner ! Le coucher ne fut donc pas un problème, pas plus que la nourriture.

         En octobre, fin de la saison, buvettes, bars et hébergements commençaient à fermer. Mais il en restait suffisamment pour que le pèlerin ne meure pas de soif ni de faim. Le bar en Espagne est une institution. Hommes, femmes et enfants même s'y retrouvent pour boire et manger. Il y a donc toujours un lieu de convivialité ouvert, où vous pouvez prendre une bière, un café, un thé, una copa de vino tinto o blanco, puis déguster des tapas, le menu del día, un plato combinado, une pâtisserie… Le pèlerin y trouve naturellement son compte, pour pas cher. Ces haltes sont aussi des lieux de rencontres et d'échanges.

          J'ai juste gardé le désagréable pour la fin. Pour démarrer notre marche en douceur, Sylviane avait prévu une courte journée le premier jour, avec une nuit au refuge Orisson. En dortoir et douche avec jetons : cinq minutes pas plus. Quand vous prenez votre douche le premier et que l’eau est glacée, les cinq minutes ou ce qu'il en reste quand l'eau est enfin chaude passent très vite... Mais ce n'était rien en comparaison de la nuit : nous eûmes droit à un concert de ronflements ininterrompu, de l'extinction des feux jusqu'au lever... Reste que le dortoir est le moyen de dormir (si on le peut...) pour pas cher. Attention cependant aux punaises de lit et aux vols.

À distinguer


          La plupart des villages et des villes traversés sont nés ou se sont développés avec le pèlerinage autour d'un monastère, d'un hospitalet ou d'un ordre chevalier chargé de la protection des pèlerins contre les brigands. Tous les villages et les bourgs traversés présentent donc un intérêt historique et patrimonial. Tous méritent que l'on s'y arrête, ce que nous avons rarement pu faire. Voici quelques-uns de ces centres d’intérêt :

          L’abbaye de Roncevaux (la vallée des ronces) avec sa collégiale royale du XIIe siècle, différentes chapelles, à deux pas du site où fut massacrée par les Vascons (les Sarrasins dit la chanson de geste) l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne emmenée par Roland.

         La ville de Pampelune, fondée par Pompée, célèbre pour ses fêtes taurines, avec sa citadelle et sa cathédrale Sainte-Marie. La vieille ville, en partie piétonnière, héberge d'excellents restaurants de tapas, qui constituèrent notre dîner. Nous y avons retrouvé le Coréen amateur de bon vin qui s'est empressé d’enlacer Sylviane en un « fuerte abrazo ». En quittant Pampelune le lendemain matin, nous avons dû retraverser toute la ville à pied, en passant par les douves de la citadelle et sous la pluie.

            Le chemin de Pampelune à Puente la Reina escalade mine de rien la Sierra del Perdón. Au col, l’Alto del Perdón, avant de redescendre et de pénétrer dans un autre climat, nous croisons une ligne d'éoliennes et sommes accueillis par une suite de silhouettes métalliques de Vincente Galbete posées là où « se croisent le chemin du vent et celui des étoiles ». Ces douze pèlerins et leurs cinq animaux symbolisent tous les pèlerins et leurs équipages qui nous ont précédés sur le Chemin, .

          Un peu en contrebas, un mémorial de pierres dressées réalisé par le sculpteur Pero Iraizoz rappelle l'assassinat de quatre-vingt-treize personnes raflées dans les dix-neuf villes et villages environnants par les Franquistes après le coup d’État contre la IIe République.

         

Pour sortir de Puente la Reina, nous avons emprunté le pont médiéval jeté sur le Rio Arga et pris avec les uns et les autres toutes les photos qui s'imposaient. On ignore quelle reine a payé ce magnifique pont pour faciliter aux pèlerins la traversée de la rivière. Qu'elle en soit remerciée.

          Après Estella, si riche en patrimoine religieux ou profane qu'on y passe sans s'arrêter

La fontaine à vin près du monastère d'Irache

faute de temps, le pèlerin a le choix entre deux itinéraires : mais son choix porte en général sur la variante qui mène au monastère d’Irache face auquel coule une fontaine à vin. Rien de miraculeux cependant, quoi que ce vin ne soit pas mauvais : la fontaine – un simple robinet – est un coup de marketing de l'une des bodegas de cette région viticole navarraise. Un regret néanmoins : que la fontaine ne coule pas au milieu d'une taverne moyenâgeuse tenue par quelques moines du monastère.

        Avant d'y arriver, on passe par une petite forge vendant des articles (croix, coquilles…) inspirés par le Chemin.

           À Los Arcos, où nous parvenons après une longue marche – la plus longue du séjour avec plus de 29 km – en grande partie sous la pluie et où faute de marquage nous craignons de nous être égarés, nous visitons l'étrange et riche église Santa Maria et son cloître gothique flamboyant.

          Viana, comme Los Arcos, fut une cité puissante et prospère. César Borgia, fils du pape Alexandre VI, tué dans les environs au cours d’une embuscade, y est enterré et repose sous le seuil de l'église Santa Maria. On visite également les ruines de l'église San Pedro, détruite pendant la première guerre carliste en 1844. De l'ancien cimetière, on découvre une magnifique vue sur la vallée de l’Ebre.

        Le Chemin avant Logroño passe devant l’Ermitage de la Virgen de Cuevas, aménagé en centre de loisirs : une grande fresque naïve très colorée y retrace l’histoire de la Création depuis Adam et Ève jusqu'au Paradis…

        Nous n'avons pu visiter Logroño où nous nous sommes arrêtés le temps d'un « almuerzo », un café accompagné de tapas, dans un bar de la vieille ville, mais elle le mériterait. Nous sortîmes difficilement de la ville en raison d’un marquage réduit avant de parcourir un grand parc par une route goudronnée qui débouchait sur les rives d'un petit lac.

          À Santo Domingo de la Calzada (Saint Dominique de la Chaussée), un ermite bâtisseur, saint-patron des ingénieurs, nous ne fîmes que passer faute de temps ; mais nous nous sommes promis d'y revenir : un patrimoine remarquable, le miracle du Pendu Dépendu, une cathédrale au clocher séparé hébergeant un poulailler et un très long pont à multiples arches sur le Rio Oja, large mais à sec… Il y avait autrefois un hospitalet pour pèlerins, juste en face de la cathédrale : aujourd'hui transformé en Parador, il nous a donné envie d’y séjourner.



           Sur la route d’Atapuerca, petit village dont nous n'avions jamais entendu parler, des panneaux au bord de la route et des pierres dressées dans un champ attirèrent notre attention. Nous étions devant un haut-lieu des origines du genre Homo en Europe. Classé au patrimoine de l'humanité par l'Unesco, le site d’Atapuerca, plus grand site archéologique du monde, renferme les plus vieux ossements humains européens : plus d'un million d'années. Arrivés trop tard, nous n'avons pu visiter le site. Il faudra revenir, comme pour Santo Domingo de la Calzada.

Fosse commune n° 2

        Auparavant, en quittant Villafranca, une longue montée presque rectiligne dans la forêt de chênes et de hêtres des Montes de Oca, nous mena à un monument aux morts de la Guerre civile, érigé après la découverte de deux fosses communes il y a moins d'une dizaine d'années. Une plaque curieusement rédigée indique que les victimes sont trois cents Nationalistes arrêtés dans les villages alentours « favorables au coup d’État du général Franco contre la IIe République légitimement élue »… La piste, très large, se poursuivait jusqu'à San Juan de Ortega, du nom d'un disciple de Santo Domingo de la Calzada, et Burgos.

          Après Atapuerca, le Chemin passait le long d’un terrain militaire et escaladait un col par un sentier où affleurait une roche agressive au milieu d’une végétation rase et de bosquets de chênes. Une croix géante annonçait le col. Et là, avant de redescendre, nous avons découvert une vue remarquable par son étendue et sa beauté : au loin s’étalaient tout Burgos et les villages environnant, qui se fondaient dans une légère brume. C’était le début de la Meseta, ce haut-plateau désertique, une fournaise en été, que redoutaient tant les pèlerins d’autrefois...


          Burgos mérite qu'on s'y arrête au moins un jour : sa cathédrale gothique Santa Maria avec ses tours finement ciselées, où repose le Cid, la chartreuse de Miraflores qui abrite les dépouilles des parents d'Isabel la Catholique et de son frère, le musée de l’Évolution humaine… Une flânerie dans la vieille ville piétonne avec ses nombreuses places où se rejoignent les rivières qui traversent la ville comme autant de coulées vertes…


La cathédrale de Burgos

        Fin de ce compte rendu quelque peu « déstructuré ». Nous avons parcouru depuis Saint-Jean-Pied-de-Port 305 km en 14 jours et il nous en reste 492 jusqu'à Compostelle, 575 jusqu'au Finistère.

         Je ne résiste cependant pas au plaisir de vous préciser qu’en raison de la grève de la SNCF, faute de trains, nous avons dû pour la seconde fois revenir avec Bablacar !

           À bientôt sur le Chemin ou sur le site.

                                                                                            Sylviane et Jean-Michel

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