• Jean-Michel Houlbert

Saint-Jacques-de-Compostelle (2)

Mis à jour : 20 déc. 2018


Compte rendu du deuxième tronçon, de Conques à ...Cabreret, du 2 au 8 mai 2018


Saint Jacques est-il toujours avec nous ?

En octobre dernier, nous vous avions donné rendez-vous pour la suite de notre pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, cette fois de Conques, où nous nous étions arrêtés, à Lectoure ; douze jours de marche dans le Rouergue et les Causses du Quercy… Alléchant itinéraire…

Autant vous le dire tout de suite, notre parcours s'est arrêté prématurément le cinquième jour, par défaillance mécanique du pied droit, siège d'une ancienne fracture qui s'est sournoisement réveillée. Sylviane filait, je traînais la patte, elle ralentissait, la douleur ne passait pas… J'ai fini par lâcher mon bâton de pèlerin ; insister ne faisait qu'aggraver le mal… Amertume et soulagement... Honte sur moi... Sylviane me réconforte... Nous n'avons désormais qu’une envie, repartir, laver l’affront de ce pied mal embouché… Hélas, il n'a plus 20 ans !

Qu'importe, cela ne nous a pas empêché de ramener quelques impressions et souvenirs, en espérant que cette mésaventure ne les noircirait pas trop.

Cela avait d’ailleurs plutôt bien commencé, malgré quelques désagréments causés par les grèves de la SNCF. L'Intercité est bien présent le long du quai de la gare d’Austerlitz, mais pas la motrice : restée au dépôt. Quand elle arrive enfin, avec une demi-heure de retard, elle tombe en panne. Bref, nous partons avec trois quarts d’heure de retard, ce qui devrait nous faire rater la correspondance pour Figeac. On espère rattraper un peu de ce retard sur le trajet… En vain. Arrivés à Brive, pas de train ! Non qu'il soit reparti, il n'est simplement pas arrivé, il est annulé ! Heureusement, la SNCF a prévu un bus de remplacement. Et donc, bus suivi de taxi, nous voici à Conques avec deux heures de retard. Mais nous ne sommes pas pressés.

Conques, patronnée par Sainte-Foy, martyre chrétienne


Vitrail de Soulage

À l’abbaye même accueil sympa, même cérémonial anti-punaises de lit, autre ambiance : au lieu des cinq ou six pèlerins d'octobre, nous sommes quatre-vingt-trois dans le réfectoire et puisqu’on ne dîne pas en silence, comme les moines, on ne s'entend plus… Le soir, après les Complies, Frère Jean-Daniel, revenu de vacances, nous régale de sa présentation du célèbre tympan « colorisée » du Jugement dernier. Avec sa verve et un humour adapté à son public, il nous divertit avec ses commentaires sur la communication religieuse et politique au Moyen Âge, le recours aux images qui frappent, l’illustration de la hiérarchie des péchés capitaux médiévaux (gloutonnerie, usure, adultère, avarice, paresse, tricherie sur l'impôt et les dîmes...), et surtout avec ce précepte tout autant politique que religieux, toujours d'actualité : sacrifice aujourd'hui, félicité demain... De la description de ces merveilleux petits personnages de bande dessinée, joyeux ou répugnants, anges ou démons, saints ou bandits… Et du Christ en majesté, survolé par ses anges en apesanteur... N'hésite pas à brocarder certains de ses coreligionnaires et termine par un concert d'orgues que nous montons écouter en déambulant dans les tribunes pour admirer de près les vitraux de Soulage et la beauté de l’ensemble d’arcs, de chapiteaux historiés et de colonnes de ce chef-d'œuvre de l'art roman.

Ultreïa

Le lendemain, nous mettons nos baskets médiévales dans les chausses de Charlemagne, l'un des tout premiers pèlerins, pour descendre de Conques et traverser le Dourdou sur le vieux pont romain, avant de remonter jusqu'à la chapelle Sainte-Foy où chacun sonne la cloche pour montrer qu'il a survécu à l'asphyxie de la grimpette. Pas de problème, nous sommes jeunes et avons le moral. D'ailleurs il ne fait pas bon traîner, l'abbatiale lâche les pèlerins à jet continu, et on se marche presque sur les talons.

Boue

Et tout ce petit monde se suit, se double et se redouble sur le plateau vallonné, descend sur Decazeville et remonte illico sur le plateau avant de redescendre sur Livinhac-le-Haut, par un chemin en sous bois, raide et boueux, que nous disputent quelques ruisseaux, au total 25 km finalement assez éreintants qui nous conduisent à un pont traversant le Lot. Excellent accueil, repas et repos au gîte des Esplagnes chez un ex-pâtissier marié à une danseuse de flamenco.

De Livinhac à Figeac, 25,20 km, nous remontons sur le plateau en suivant un parcours qui nous semble assez rectiligne, au milieu des cultures, blé en herbe, prés et terres fraîchement travaillées, mais empruntant de nombreuses routes goudronnées avec finalement le sentiment de beaucoup tourner en rond. C'est que les remembrements successifs ont conduit à labourer bien des chemins de terre, et les rares sentiers subsistant sont particulièrement boueux voire inondés. Résultat, une signalétique hésitante, plus ou moins effacée, parfois même contradictoire. Sur de grandes longueurs, le malheureux pèlerin longe la route, arpentant un sentier gravillonné en surplomb ou au-dessous de la chaussée, aménagé grâce à la bénévolence du département qui lui évite ainsi de se faire percuter par les voitures. Mais hélas, rien ne vaut pour la marche un bon chemin de terre, d’herbe et de cailloux, même boueux, entre deux rangées de pierres sèches ou de barbelés, au milieu des champs ou des bois…


Le Lot

À Figeac, jolie ville médiévale qui célèbre sa fête annuelle, heureusement pas trop bruyante pour le pèlerin harassé, une surprise nous attend : à notre arrivée au gîte, dont je tairai le nom par charité chrétienne, il nous est interdit de monter notre valise et nos sacs à dos dans la chambre (car nous étions suspectés de vouloir déverser toutes nos punaises de lit sur la jolie literie). Nous protestons, mais « c'est à prendre ou à laisser, d'ailleurs c'est une demande de l'Office de tourisme ». Curieux pour un établissement dont le rôle est de recevoir des voyageurs avec bagages… Comme nous comprenons finalement qu’avec cette logique il nous faudra bientôt nous présenter tout nu et prendre une douche avant de rentrer dans la chambre, nous préférons renoncer et partons chercher un hôtel à proximité, ce qui est chose aisée. Nos bagages y sont acceptés sans problème. J'ajoute que des punaises de lit, nous n'en avons encore jamais rencontrées (peut-être parce que nous nous refusons à dormir en dortoir et à voyager crasseux… D'où la valise qui nous suit ou nous précède d’étape en étape grâce à un système de portage très efficace.) Et nous allons derechef à l'Office de tourisme (déjà au courant de notre esclandre), qui nous assure n'avoir jamais donné ce type de consignes.

La variante du Célé, le paradis des dieux

Après une bonne nuit de repos, non perturbée par la fête, nous prenons le chemin de Sainte-Eulalie qui emprunte la variante du Célé (le GR 651, très beau nous avait-on assuré lors de notre premier séjour sur le chemin). Mais il nous faut d'abord remonter sur le plateau par une jolie grimpette. À Béduer et son château, nous quittons le gros des pèlerins qui suivent le GR 65 vers Cajarc. Belle descente en sous-bois jusqu'aux rives du Célé, aimable rivière au cours assez rapide. Et là longue marche, relativement plate au début, passant de champs cultivés ou en cours de labour aux bois, en suivant les berges. C'est au cours de cette longue et magnifique étape de 23,8 km, de plus en plus vallonnée, qu'apparaissent nettement mes problèmes de pied. C'est dommage, car « En vérité, je vous le dis, comme nous le serine le guide du chemin de Compostelle Miam Miam Dodo, cette contrée est bénie depuis longtemps par les dieux qui y avaient établi leur demeure avant que Saint-Jacques ne vienne visiter l'Hispanie ». C'est beau, c'est vrai, mais je n'en profite guère, hélas trop pressé d'arriver.


La vallée du Célé



Cette évocation de Saint-Jacques me donne l'occasion de revenir sur un courriel que m'a transmis un ami, lui-même pèlerin de Saint-Jacques, le lendemain de notre départ sur le camino. Ce mail, quel que peu provocateur, évoque un livre (Les Secrets de Compostelle) qui « détricote la belle cathédrale de songes de Compostelle » (cf. le Point du 3 mai 2018) et évoque une mystification. Mon ami ne conteste pas les faits exposés, mais il constate que le nombre de pèlerins ne cesse d'augmenter et qu'ils s'engagent spontanément sur le chemin, sans que quiconque ne les y force. Je partage son constat. Personnellement, je ne crois pas plus à Saint-Jacques qu’au Christ, fils de Dieu. Mais la religion chrétienne, enrichie par Saint-Paul et les conciles successifs, est l’un des fondements de notre civilisation. Une société, une civilisation se bâtit sur des faits mais aussi des histoires, vraies ou fausses, et améliorées au fil des générations. La religion chrétienne y a sa part, importante, avec ses valeurs, largement laïcisées, qui inspirent aujourd'hui le monde entier. Peu importe que la venue de Saint Jacques en Espagne ne soit qu’une légende sans base historique. Depuis 1000 ans, elle s’est inscrite dans l’histoire européenne. C'est sans doute cela, et pas la recherche du plaisir d’une belle randonnée dans des paysages somptueux, que commémorent beaucoup de ceux que l'on y rencontre, qu'ils soient d’Allemagne, d'Angleterre, du Japon, de Corée, des États-Unis, du Canada et de bien d'autres pays. Une civilisation qui, malgré toutes ses erreurs, ses échecs et les carnages qu'elle a pu causer, reste notre meilleure inspiratrice et notre meilleure règle pour vivre ensemble.


L'église du prieuré de Sainte-Eulalie

Mon inquiétude aujourd’hui est que ces valeurs d'égalité, de solidarité, de partage soient bientôt battues en brèche, moins par cet Islam qui les combat aujourd'hui par la violence, que par un transhumanisme insidieux qui s'apprêterait à créer une race d'élite, petite élite riche qui trouverait dans les manipulations génétiques et l'alliance de l'organique biologique avec l'inorganique informatique et numérique, le moyen d'exploiter sinon d'asservir la grande majorité. Et là, c’est toute la démocratie qui disparaît ! À ce double titre, il importe de signifier fortement notre attachement à ces valeurs. Le pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle y participe.


Au gîte, soins du pied avec glace et quelques onguents modernes. Sylviane, en pleine forme, part explorer la « Source bleue », puis m'entraîne visiter les restes du village, son ancien mini-prieuré et sa modeste église qui autrefois accueillaient les pèlerins. Les autres bâtiments se partagent entre les agriculteurs et les résidences de retraite ou de campagne d’Anglais et de Hollandais qui cherchent à faire revivre le hameau en remontant les murets de pierres sèches et en plantant des pelouses sur les terrains rocailleux abandonnés. Le dîner est animé par deux couples de Marseillais et notre hôte, lui-même natif de cette ville. Le repas est cuisiné par sa compagne, une canadienne d’origine italienne qui sait assaisonner les pâtes. Et l’on parle foot, truands, corruption et tourisme.


Une chenille verte et la grande saignée de 14-18

Après une bonne nuit, ce dimanche 6 mai, nous repartons pour Marcilhac-sur-Celé et le Mas de Picarel, situé un peu plus loin sur le parcours. Très belle étape dans des paysages grandioses. Au départ, passé le petit pont de fer à la Eiffel, nous reprenons dans une nappe de brouillard le GR 651 où, à mon tour, je visite la Source bleue qui est plutôt gris-vert. Nous entrons dans un paysage irréel

Étrange paysage

et sombre d'arbres enchevêtrés envahis de lichens verdâtres et filandreux, qui font penser, quand la route se rapproche du Célé en contrebas, aux bayous de Louisiane. Mon pied, à condition qu'il soit posé un peu de travers, n'est pas trop douloureux et nous arrivons ainsi au-dessus d’Espagnac-Sainte-Eulalie, village regroupé avec Sainte-Eulalie mais séparé de 3 km… Nous traversons lentement le bourg, émerveillés par les vestiges de l'ancien monastère des Augustines dispersées par la Révolution. De belles demeures subsistent, soigneusement retapées, le monastère garde sa vocation de halte pour pèlerins. La crise du phylloxéra, l'arrivée du train, les guerres mondiales ont appauvri les campagnes et dépeuplé le village qui est passé de 400 à 100 habitants. Comme à chaque fois, mon cœur se serre en comptant les noms sur le monument aux morts : bras manquants dans les familles pour cultiver la terre, filles seules, exode, maîtres, artistes, philosophes ou savants étouffés dans l’œuf, toute une jeunesse hachée menu dans les tranchées de la Grande Guerre... Honte à nous qui ne savons pas nous arrêter !



Après avoir traversé le pont enjambant le Célé, il faut remonter sur le plateau où serpente entre les murets de pierres sèches couvertes de mousse le sentier qui traverse un ancien hameau de maisons effondrées enfouies dans la végétation… De là, un magnifique point de vue sur Espagnac et le cloître du monastère. Éblouis par toute cette beauté, nous redescendons lentement du plateau, par d’étroits chemins accrochés à mi-falaise, dans ces causses couverts de buis, de chênes rabougris, de genévriers ou d'érables nains, qui nous mènent de fontaine en fontaine – dont celle des nymphes – jusque sous le Château des Anglais, forteresse construite pendant la guerre de Cent ans par des brigands qui pillaient toute la région au service des Anglais.

Miam Miam Dodo mentionne à cette occasion la légende d'une bergère, enlevée par les soudards, qui, plutôt que d'être violée, se jeta dans le vide... et qu'un ange sauva en plein vol, ce qui a plus d’allure pour la Cause des femmes que la photographie des quatre-vingt donzelles sur les marches du Palais des festivals de Cannes ! Après les ruines d'anciennes bergeries ou d'abris de berger, nous remontons. À un carrefour en étoiles, nous apparaît soudain le mal qui ronge le causse : le chemin étroit et interminable s'enfonce entre deux haies de buis denses qui masquent le ciel et provoquent une impression d’enfermement et d’étouffement. Gênés par des toiles d'araignées collantes qui obstruent l’allée nous prenons soudain conscience d'être couverts de chenilles, accrochées aux cheveux, aux vêtements et aux sacs : la chenille verte et jaune à points noirs de la pyrale du buis. Passé le premier moment de dégoût, il faut s'en accommoder. Suspendue à un fil, en général sous un chêne, cette chenille kamikaze attend le pèlerin pour sauter dessus et faire un brin de chemin avec lui, histoire d'aller s'installer un peu plus loin sur un buis sain pour le dévorer à son tour feuille par feuille, morceau d'écorce par morceau d’écorce... C'est ainsi que disparaît le buis sauvage des causses, maintenant masses grisâtres enveloppées de fils gluants et de lichens, rongé par la chenille de la pyrale, ce papillon de nuit blanc qui s'attaque aux arbustes à raison de trois générations par an… Sans véritable prédateur (comme le frelon d’Asie, resté en Asie), il semble ne pas y avoir de moyens de lutte, du moins à grande échelle… Arrivée en France dans les années 2000, cette sale bestiole s'est attaquée aux causses depuis deux ans. En arrivant au Mas de Picarel après une remontée « mortelle » de Marcilhac par un long chemin caillouteux, les buis nous paraissent moins attaqués. Mais la chenille est déjà présente, toujours suspendue à son fil sous un chêne, prête à investir les lieux ! Pour l'instant, Linda et Ian ont réussi à protéger leur petit paradis fleuri, avec sa terrasse face à la vallée du Célé et aux hauteurs verdoyantes du causse, sur l'autre versant, hôtes accueillants qui ont avantageusement remplacé les dieux de Miam Miam Dodo.

Apéritif, cocktail Martini blanc, limonade et zeste de citron, et dîner convivial tous les quatre. Nous parlons de leur bonheur de s'être installés ici, des chicaneries de l'administration française, des impôts des deux pays et naturellement du mariage du prince Harry et de Meghan Markle, républicains d’un côté, royalistes de l'autre, sans s'étriper. Très belle étape et repos bien mérité. Le pied a tenu, mais il est douloureux…


25 000, nombre d’hyper appuis d’un pied sur 25 km

Le lendemain, la descente dans la vallée par un petit chemin rocailleux réveille la douleur ; la remontée du causse, sur l'autre versant, nous remet en présence de nos copines les chenilles, quasiment impossible à photographier, car elles se balancent sur leur fil, interdisant toute mise au point ou cadrage. Ce parcours est l'un des plus beaux qui soit : sur un sentier étroit, à mi-hauteur de la falaise, nous traversons les vestiges du Vieux Sauliac,

En arrivant au Vieux Sauliac

quelques maisons ruinées encastrées dans la falaise surplombant un château bâti sur une boucle du Célé… Le chemin, qui se transforme bientôt en une route goudronnée nous mène jusqu'au musée paysan de Cazals. Sylviane n’ose plus m'interroger sur notre vitesse de marche, que je lis sur la montre GPS, tant il lui semble que je me traîne. La descente sur Cabreret où l'on voit une sculpture de l'évolution humaine du singe au pèlerin, parachève ma déroute. Dans un café, je renonce à poursuivre : il reste 9,7 km jusqu'à Saint-Cirq Lapopie ; nous les parcourons en taxi. Le soir, nous découvrons ce merveilleux village médiéval, magnifiquement conservé, blotti sur son piton dominant le Lot.


Saint-Cirq-Lapopie

Alors que durant nos cinq jours de marche, nous n'avions pas reçu une goutte de pluie, alternant soleil et nuages, pendant que nous dînions à la terrasse d'un restaurant, le ciel a lâché prise, prenant peut-être seulement conscience de mon abandon. Sachant qu'il n'y a pas de train à Cahors pour Paris en raison de la grève, Sylviane organise par Internet et téléphone notre retour. Ce sera Cahors en taxi et Cahors-Paris, Gare de Lyon, par BlablaCar, notre première expérience en la matière.

Vexés de devoir rentrer, nous décidons cependant de revenir à Cabreret en septembre ou octobre prochain pour poursuivre notre chemin.

À bientôt donc (je l'espère) pour la suite de ce compte rendu.

Il nous reste approximativement 1206 km jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle.

Sylviane et Jean-Michel

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