• Jean-Michel Houlbert

Saint-Jacques-de-Compostelle (3)

Mis à jour : 20 déc. 2018




Compte rendu du troisième tronçon, de Cabreret à Nogaro, du 16 septembre au 28 septembre 2018.


       En commençant le récit de ce troisième tronçon, je me posais bien des questions : que dire ? Comment ne pas être répétitif et ennuyeux ? Comment retracer ces douze jours de marche ? Devais-je juste décrire, ou gloser, un peu comme je l'avais fait lors des deux premiers comptes rendus ? Je ne savais pas, je ne pouvais rédiger les premières lignes, ça ne venait pas !

       Et finalement, l'idée s'est imposée, simplement parce que j'avais vu affichée la vitesse de pointe du TGV qui nous ramenait de Pau : 315 km/h ! Rien à voir avec les 2,8 ou les 3,4 km/h de nos marches quotidiennes ; cela devait avoir un sens.


Éloge de la lenteur

         Cette fois, rien ne nous a empêchés d'aller jusqu'au bout.

      Trois départements, le Lot, le Tarn-et-Garonne et le Gers, à traverser lentement, très lentement, en diagonale avec ces douleurs qui ne nous lâchent jamais vraiment, apparaissent et disparaissent comme des particules élémentaires dans le vide quantique, et nous interpellent régulièrement : « Mais qu'est-ce que tu fiches-là à te faire du mal ? N’aurais-tu rien de mieux à faire, de plus gratifiant et de plus doux ? » Maintenant j’ai compris : la lenteur de la marche à pied nous permet de nous approprier ou nous réapproprier pas à pas notre pays, notre territoire, celui de nos ancêtres et, je l'espère, celui que nous lèguerons à nos enfants et petits-enfants… L'arpenter lentement, les pieds sur le bitume ou le gravier des routes, sur les pavés des villes et des villages, la terre et la boue des


Sur le chemin

sentiers, l’herbe des prés, les tapis de feuilles des sous-bois, les racines des arbres, les planches des ponts des voies ferrées disparues, le poudroiement des chemins secs… avec les pieds mais aussi avec les muscles de tout le corps, avec les yeux, la sueur qui rafraîchit ou qui poisse, le vent, la fatigue, la chaleur, toutes ces sensations qui nous imprègnent et dessinent en nous notre pays, trace sa géographie dans nos membres endoloris, signent notre appartenance et favorise notre compréhension du spectacle qui s’offre chaque jour à nous : celui, par exemple, du pouvoir de la religion, cette religion du peuple, qui a fourni l’énergie de modeler les paysages, les champs et les villages. C’est ce que ressent dans son corps le pèlerin qui parcourt ces espaces de vie et visite ces lieux de culte, les chapelles, les églises ou les cathédrales, témoignages d’une religion pourtant au service des puissants…

        Le dimanche 16 septembre, nous arrivons donc à Cabreret, le village où mon pied m'a lâché, dans un gîte tenu par un couple d’Anglais, au bord du Célé. Pour braver ce pied qui m'a donné la honte, pour le punir, le mettre à l'épreuve, je propose à Sylviane de descendre à pied le kilomètre et demi qui nous sépare du cœur du village : c’est le week-end des journées du patrimoine et nous voudrions en profiter. Nous aurons le temps de visiter, au pas de course, le château du XVIe siècle ainsi que l'atelier d’une artiste peintre locale, Anne Turlais, inspirée par la nature terrestre, mais aussi par l'univers, les galaxies et les nébuleuses. D'ailleurs, il existe un chemin de Compostelle dans l'espace, notre Voie Lactée, qu'au Moyen Âge, faute de boussole et de GPS, on suivait, paraît-il, pour gagner Compostelle. Ce double chemin, sous nos pieds et au-dessus de notre tête, signe, dirait sans doute Hubert Reeves, notre appartenance cosmique. Je rêve d'un pèlerinage de nuit, entre ciel et terre, à la lumière des seules étoiles…


Fin de la vallée du Célé

     La première étape, le 17 septembre, composée de trois ascensions et de trois descensions (terme d'astronomie retenue par la montre GPS), et qui doit nous conduire à Béars, fut inquiétante, passionnante et épuisante. Inquiétante parce que je ne parvenais pas à oublier ce pied récalcitrant qui se rappelait à moi à chaque douleur, même la plus fugace ; passionnante parce que nous sommes passés à côté de la grotte préhistorique de Pech Merle, magnifiquement ornée de dessins et de gravures témoignant des 350 000 ans d'occupation humaine en Quercy mais que, faute de temps nous ne visitons pas (1), alors que nous avons suivi (en sens inverse) un parcours illustrant les origines de l'univers et du

Le pont suspendu de Bouziès

système solaire, jusqu'à l'apparition de la vie et de l'être humain ; passionnante encore par la diversité de l’itinéraire : l’ancienne voie ferrée de Cahors à Cajarc, le château des Anglais – encore un ! –, repère de brigands alliés des Anglais pendant la guerre de Cent ans, l’étroit pont d’acier menant au village de Bouziès suspendu sur le Lot ; passionnante toujours par la beauté de ce causse malgré les ravages de l’envahissante chenille de la pyrale du buis ; épuisante enfin avec ses trois montées qui n'en finissent jamais. Éreintés par cette première étape, nous l’étions à un point tel que nous avons téléphoné à notre future hôtesse pour qu'elle vienne nous chercher en voiture (elle nous l'avait proposé). Hélas et tant mieux, nos appels restèrent sans réponse et il fallut bien continuer... Nous avons survécu…, malgré le coup de grâce infligé à notre arrivée par Éveline, notre hôtesse qui, tenant en sainte horreur les punaises de lit, nous interdit de monter nos sacs à dos dans la chambre. Et il fallut parlementer pour qu'elle accepte la valise. Naturellement, nous eûmes besoin de ce qui était dans les sacs, restés stockés dans une grange avec les punaises soigneusement récoltées au long du chemin… J'ajoute, pour rassurer le lecteur, que des punaises de lit, animal minuscule, répugnant et sans utilité, nous n'en avons jamais vues, ni souffert. Mais la crainte manifestée par nos hôtes, ici et plus tard dans un autre gîte, a entretenu chez nous une peur obsessionnelle que ravivait chaque attaque un peu spectaculaire de moustiques. Piqûre de moustique ou de punaise, allez savoir ?

          Au dîner, partagé à la tombée de la nuit avec un autre couple de pèlerins et nos hôtes, sur la terrasse face à un pré plongeant dans le Lot (d’où le nom du gîte, "Les rives d’Olt"), la conversation roula sur les vins de Cahors, les ravages de la pyrale qui, au cours de l'été, s’abattait comme une tempête de neige pour tout recouvrir, l'irrigation des cultures et la navigation sur la rivière, pour se terminer par la contemplation du ciel nocturne garanti par le label « Villages étoilés ». Et c'est vrai qu'en éteignant les lumières de la terrasse nous prenons soudain pleinement conscience du poids de la Voie Lactée sur nos têtes. Fascinant !

        Le corps tout énervé des fatigues de la journée, nous avons très mal dormi. Alors c'est sans trop de scrupules que le lendemain nous adoptons pour aller de Béars à Cahors, capitale du Quercy, la variante proposée par notre hôtesse : suivre le plus possible les rives du Lot, en évitant le détour par le Mont-Saint-Cyr. Cela ne nous dispense pas de remonter une vingtaine de minutes le sentier que nous avions descendu péniblement la veille. Bifurcation à droite et, dans une alternance de goudron et de chemins de terre, larges ou

Itinéraire

étroits, longue descente vallonnée vers Arcambal, longtemps caché par les bois et les champs de maïs. Il fait de plus en plus chaud, mais les arbres nous protègent. Dégringolade sur ce qui devait être un chemin de halage et marche tranquille le long du Lot, d'abord à travers une belle zone maraîchère, organisée en jardins potagers proprets et fleuris, puis par un sentier étroit et vallonné en sous-bois, frais ou même parfois franchement froid et humide. Mais alors que, tout heureux et pressés d'arriver, nous pensions déboucher aux abords de Cahors, nous nous égarons sur le sol mou d’un haras, zone interdite, sous l'œil curieux des étalons qui nous lorgnent de leur box. Une jeune lad en pause casse-croûte nous remet dans le bon chemin.

      Dans les faubourgs de Cahors, nous sommes doublés par un « TGV (2) » en short, brinquebalant et peu loquace… Épuisés, avant de pénétrer dans le cœur historique enserré dans une boucle du Lot, nous nous affalons sur un banc de pierre, le temps d'étudier le plan de la ville sur le smartphone. Il est trop tôt pour gagner l’hôtel Jean XXII ; alors les pèlerins, aussi « économes et pouilleux » soient-ils, aux dires de Jean-Christophe Rufin, décident de s'offrir un bon resto.

        Plus tard, installés à l'hôtel, après une douche rapide mais revigorante et les nécessaires soins aux pieds, nous allons faire tamponner nos créanciales à l'octroi de Cahors, sur le pont Louis-Philippe : nous y rencontrons deux pèlerins complètement effondrés à la recherche d'hébergements qu'une bénévole s'escrime à leur dénicher. Puis nous partons à la découverte de la ville et de ses splendeurs passées… Et découvrons le Fénelon, cocktail doux et goûteux au vin de noix…

       Un mot sur ce pape qui a donné son nom à notre hôtel, peu connu mais qui gagnerait à l’être, et qui a le mérite de précéder Jean XXIII dans la lignée des papes Jean. Né à Cahors et premier pape d'Avignon, élu en 1316, il était censé être un pape de transition, mais son pontificat dura 18 ans. Il organisa l'administration pontificale, tenta de régler la querelle sur la pauvreté de l'église (cf. Le nom de la Rose), élargit les pouvoirs des inquisiteurs, et finalement se montra un politique avisé et pragmatique, ainsi qu’un grand bâtisseur.   

       Comme nous n’avons pas encore récupéré de notre première journée de marche, la nuit a été de nouveau perturbée par la fatigue et les courbatures. De plus un bel orage a éclaté pendant notre sommeil. L'avantage est qu'il a refroidi l'atmosphère, l'inconvénient qu'il a recouvert la ville d’un épais brouillard. Cahors clôt la variante du Célé (GR 36) et nous remet dans le droit chemin, la Via Podiensis (GR 65), où nous allons retrouver le flux des pèlerins.                             Nous quittons la ville ce 19 septembre pour Lascabanes par le célèbre pont Valentré, magnifique monument médiéval, et empruntons un escalier escarpé gravissant la falaise. De là-haut, auprès de la Croix de Magne, on ne voit quasiment rien de la ville qui se drape toujours dans son brouillard protecteur.

Le pont Valentré

        Nous entrons dans le Quercy blanc, maisons de pierres blanches, terres cultivables jonchées de cailloux blancs, tas de pierres blanches récoltées pour laisser place aux socs des engins agricoles. Pourquoi ces pierres calcaires remontent-elles sans fin ? me demanderez-vous. Tout simplement à cause de l’attraction lunaire, comme pour les marées, des mouvements tectoniques des sols et de l'érosion… Quand la terre est trop difficile d'accès, les bois remplacent les cultures. Par-ci par-là, quelques rangs de vignes témoignent de l'appellation Vins du Quercy. Sinon, du maïs et du tournesol, grillés par la sécheresse, que l’on commence à récolter à la moissonneuse. Le soleil nous dispense une chaleur d'abord

Le Quercy blanc

bienvenue, mais qui devient rapidement étouffante. Heureusement le vent disperse périodiquement ce lourd manteau. Et des étangs destinés à l'irrigation nous offrent une illusion de fraîcheur. Un arrêt rapide pour un café-crème dans un gîte où il nous est interdit de pénétrer, pieds sales obligent, donc pris sous un auvent à l'extérieur où deux jeunes pèlerines sont déjà attablées. Puis nous plongeons dans un étroit sentier et apercevons bientôt deux femmes qui se promènent, sacs à dos légers et vêtues comme pour la ballade du dimanche. Elles dépassent un groupe de trois pèlerins hommes, qui bientôt les hèle et les rattrape pour leur tendre un chapeau de paille tombé à terre…

       Nous les passons et poursuivons notre chemin.

    Quelque temps après les deux femmes nous doublent d'un pas toujours aussi léger, insensibles à la chaleur et à la rudesse de la côte…

       – Ça n’a pas marché…

       Nous suivons la crête doucement vallonnée et parsemée de hameaux sur une dizaine de kilomètres. Un village, Labastide-Marnhac, nous retient le temps d'avaler une omelette aux

Un grenier surélevé

cèpes-salade dans un café restaurant-épicerie-poste, remarquable invention destinée à redonner vie aux lieux abandonnés des services publics. Néanmoins, si les pèlerins sont les bienvenus, il ne faut pas trop les voir, et surtout, ne pas les laisser s'installer sur la terrasse réservée aux habitués ! Pour eux, ce sera une courette, entre WC et poubelles ; cependant l’omelette est bonne, rien à dire, et le patron affable. Nous retrouvons nos deux pèlerines au chapeau tombé à terre et nous comprenons qu’elles sont mariées.

       – Tu vois, tu as vraiment un mauvais esprit, me tance Sylviane.

       – Pourtant, on aurait vraiment cru...

       Quoiqu’il en soit, nouer des idylles est fréquent sur le chemin de Saint-Jacques… Et cela donne... de nouveaux petits gîtes !

     Puis nous redescendons dans une vallée verdoyante en direction de Lascabanes, que nous ne verrons pas, car le chemin du gîte contourne le village où, paraît-il, il n'y a rien à voir, « sinon que le curé y pratique le lavage des pieds » nous dit le guide. Nous voici à "L’Étape bleue", chez Jean-Michel et Marie-Claude, un gîte qui fera date puisque nous y rencontrons un petit groupe de pèlerins avec qui nous sympathiserons et que nous reverrons régulièrement.

       Dans ce gîte, la phobie des punaises de lit a encore frappé et on nous interdit de rentrer sacs et valises dans les chambres. Ils restent à la porte, ce qui finalement ne nous dérange pas.

       À l'apéritif, autour d’un sirop de lavande, puis au dîner, nous faisons la connaissance des autres pèlerins, José, Belge, homme de gauche désabusé, Jacques, Français du Cambodge en quête d'un havre pour sa retraite dans cette région, et Maïté, une infirmière, que son mari a accompagnée sur quelques étapes avant de la laisser continuer seule jusqu'à Compostelle… Marie-Claude parle avec un peu de retenue du livre qu'elle a écrit sur le chemin de Saint-Jacques et dit chercher un éditeur ; au cours des échanges nous apprenons de nos hôtes que 70 % des pèlerins sont des pèlerines et que pour 50 000 qui partent du Puy, 30 000 seulement repartent de Conques. José parle de son site internet « Caminocitation », recueil de citations sur ou autour du Chemin. Un site touffu et riche, mais qui devient vite passionnant dès que l'on commence à picorer. Peut-être donnera-t-il envie à certains lecteurs.

        José avait d'autres cordes à son arc : moralisateur bienveillant, philosophe, mystique et sage plein de bon sens, responsable la moitié de l’année depuis qu’il a pris sa retraite d’une association humanitaire en Inde, il nous initie également à la « non dualité », l'union de l'homme avec la nature chez les bouddhistes (à l’origine du concept), et que l'on retrouve dans la religion chrétienne sous la forme de l'union des chrétiens avec leur créateur, ou de Dieu avec sa création… De quoi méditer tout au long du chemin…


La vraie vie, hélas, ne nous lâche pas !

        Le lendemain matin, à 7 heures 30, nous quittons "L’Étape bleue" dans une légère brume que colore en orange le soleil levant dans notre dos. Et nous nous retrouvons tous un peu plus tard devant la chapelle Saint-Jean et sa source miraculeuse, où l'on fait la connaissance d'un couple de Belges, Alain et Françoise. Nous repartons tous ensemble.

Le départ des pèlerins au lever du soleil

        Au cours d’une halte au sommet d'une butte dominant la vallée du Lot, nous apprenons que le couple de Belges, des agriculteurs tout juste retraités, partis sur le Chemin après avoir confié leur ferme à leur fille, venaient d’être informés que leur région était touchée par la peste porcine, que les autorités sanitaires avaient pris des mesures d'isolement de leur exploitation et qu'il faudrait sans doute abattre leur élevage de porcs. Le couple, très inquiet, resta en arrière pour passer des appels téléphoniques… Le pèlerin d’aujourd’hui ne peut plus guère s’abstraire des tracas de la vie quotidienne !

     Les vitesses de marches font éclater le groupe et nous poursuivons seuls jusqu'à Montcuq, un gros bourg commerçant. Là, sur une place sympathique offrant ombre ou soleil, ceinturée de café-restaurants avec terrasses, nous nous retrouvons tous pour une pause et une petite collation. Montcuq est bâti sur une colline, autrefois largement fortifiée. Mais l’hérésie cathare et les guerres de religion sont passées par là et ont presque tout arasé… Comme le groupe marche plus vite, mais s'arrête souvent, nous repartons seuls. Nous sommes toujours dans le Quercy blanc, cependant la terre semble plus riche, alternant bois et crêtes ouvertes sur un paysage souvent labouré, semé de petits étangs d'irrigation. Nous avons quitté le Lot pour le Tarn-et-Garonne. Quelques rudes montées nous font doublement savourer notre arrivée à Lauzerte, au "Gîte du figuier", tenu par Michel, hôte jovial et attentif. Le gîte, très grand, avec dortoirs et chambres, semble plein. Bien équipé, il permet à Sylviane de lancer une lessive pendant que d'autres bavardent ou montent boire une bière sur la place du village…

        Tout le groupe est là, mélangé à d'anciens pèlerins que la nostalgie du chemin a poussé à refaire les itinéraires en voiture… Le réfectoire est animé, le repas excellent, avec apéritif. José parle de la non dualité…

       Le lendemain, après une bonne nuit, nous grimpons vers la vieille ville et traversons la muraille pour gagner la grande place médiévale, très belle, entourée d'arcades et de magnifiques demeures à colombages et meneaux… Les riches marchands de Cahors, surnommés les cahorcins, y disposaient d'immeubles et d’entrepôts où ils pratiquaient l'usure, le commerce du vin et des draps de lin. La ville sut aussi se distinguer par les massacres de protestants et de catholiques, à tour de rôle…



        Ce 21 septembre, nous dégringolons de Lauzerte par un raidillon qui aurait été mortel s’il avait plu et entamons notre périple pour Moissac. Montées et descentes nous mènent à une émouvante petite chapelle romane du XIe siècle, Saint-Sernin, entourée d'un minuscule cimetière, où nous retrouvons quelques membres du groupe. Puis nous empruntons une variété de chemins, étroits en sous-bois, larges en crête, et de routes goudronnées bordées de talus gravillonnés pour héberger et mettre en sécurité les pauvres pèlerins. Bientôt, nous rattrapons les agriculteurs belges qui se demandent s’ils ne vont pas rentrer pour soutenir leur fille dans ses démêlés avec les autorités, et qui nous font part des difficultés de toute nature, notamment familiales, qu’engendre l'épidémie de peste porcine. Le couple suscite notre admiration pour sa force morale, sa détermination et sa capacité à surmonter l'épreuve.

      Au détour d’un chemin, dans un bois, nous sommes intrigués par une musique psychédélique qui nous guide vers une grande pancarte bigarrée suspendue aux arbres « La Paillote » : un camp en plein air édifié de cabanes de bois, d'ateliers à ciel ouvert jonchés de vieux outils, où semblent vivre des originaux chevelus et barbus qui un jour ont abandonné leur voiture dans un champ attenant envahi par les herbes. Nous ne nous attardons pas car l’étape est longue, l'une des plus longues avec ses 28 km et c’est en traînant les pieds que nous arrivons à Moissac, assaillis par le grondement et les stridences de la circulation, errant, comme d'autres malheureux pèlerins, à la recherche de notre gîte.

       Nous le trouvons, merci aux smartphones et à quelques habitants qui nous orientent tant bien que mal… Il est dans le quartier marocain. C'est une étroite maison de ville toute en hauteur. L'hôtesse, très directive, nous accueille d’une manière plutôt abrupte… Après une bonne douche, nous partons visiter le centre-ville qui a beaucoup souffert au cours de

Le cloître de Moissac

l'histoire (inondations, Sarrasins, Normands, incendies, emprise du chemin de fer…), avec l'abbatiale Saint-Pierre (XIIe siècle) et surtout son grand cloître de briques et de pierres, magnifique. Nous y cherchons aussi, bien caché, le vitrail de Chagall…

       Le dîner corrige l'impression de l'accueil : il est chaleureux, en compagnie de deux pèlerines, deux copines, déjà rencontrées sur le chemin à l'une de nos pauses café-crème, et de deux couples qui pratiquent eux aussi le pèlerinage en voiture mais en sens inverse. La conversation aborde avec un humour retenu et les circonlocutions d'usage les attentes des pèlerins, et leurs admonestations ou leurs comportements en matière de régimes alimentaires, sans gluten, sans porc, halal, sans ci, sans ça, interdits religieux et obligations médicales divers, sans compter les pèlerins qui se désistent alors que l'hôtesse a déjà préparé le dîner… Et aussi celui qui se plaint de l'orientation de son lit, qui n’était pas tourné vers l’Est ! Ces épineuses questions alimentaires ou rituelles sont revenues à plusieurs reprises au cours du séjour. En général, les convives considèrent qu’on n’a pas à se plier aux desiderata des uns et des autres, surtout quand ceux-ci se prétendent pèlerins, donc plus ou moins immergés dans la tradition chrétienne, mais l'opinion des hôtes paraît moins tranchée.


Une profusion de « Plus beaux villages de France » et de patrimoines classés à L’UNESCO

       Le samedi 22 nous quittons Moissac pour Auvillar. Le GR suit le chemin de halage du canal latéral à la Garonne, reliant Toulouse à Bordeaux, un chemin goudronné, plat par définition, protégé par d'énormes platanes, tracé pour permettre au malheureux pèlerin de récupérer de ses fatigues antérieures. Les masos ont d’autres options. D'abord, la veille, ils auraient pu arriver à Moissac par une variante qui monte dans les hauteurs du causse avant de plonger sur la ville. Et aujourd'hui, ils peuvent remonter sur les coteaux en espérant apercevoir le confluent du Lot et de la Garonne, puis rejoindre le chemin de halage plus loin. De rares écluses nous laissent admirer les bateaux de location en pleine manœuvre d'ouverture ou de fermeture des portes à la manivelle, et attendre que l'eau monte ou descende…

        La ballade est sympa, illuminée des couleurs de l’automne naissant, le canal tranquille, ses berges verdoyantes, et l'on communie avec la nature, mais tout cela finirait par être monotone et nous échauffer les pieds si le rythme n'était pas rompu par les pèlerins que nous doublons ou qui nous dépassent. C'est ainsi que nous sommes rattrapés par le groupe des José, Jacques, Maïté et maintenant Régine, et qu'ensemble nous dépassons notre couple de fermiers belges, Alain et Françoise, assis le long de la berge pour téléphoner une nouvelle fois à leur fille et à leur famille.



       Un détour par Pommevic où nous espérions trouver le café-épicerie mentionné sur le Miam Miam Dodo et boire notre café-crème mais, si l'église est bien ouverte, en revanche le café est fermé. Nous retraversons le canal pour rattraper le GR en direction d’Auvillar, non sans avoir aperçu du pont les deux tours fumantes de la centrale nucléaire de Golfech. Un champ propice aux pique-niques nous permet d’échanger tranches de pain et rondelles de saucisson.

       Comme le groupe s'arrête à Espalais alors que nous poursuivons jusqu'à Auvillar, sur l'autre rive de la Garonne, nous devons nous séparer.

      Arrivés par l'ancien port, en service du temps des gabares, nous gravissons une côte particulièrement raide avant de déboucher au centre du village. Une splendeur ! Sa halle aux grains circulaire, l'esplanade de son ancien château qui surplombe la plaine de la Garonne et au loin la centrale de Golfech, l'église, romane et gothique, ses petites rues, ses bâtisses de briques roses, sa mairie et ses expositions d'art moderne comme ce pied gigantesque surmonté d'un tout petit corps qui symbolise le pèlerin. Auvillar mérite son appellation de l'un des plus beaux villages de France. Il en émane une douceur bienheureuse dont profitent les pensionnaires pleins de vie d'une maison de retraite. Sylviane, véritable pèlerine, va à la messe d’accueil. Et se retrouve seule à participer au pot de bienvenue, un verre de vin de messe, excellent d’après elle, avec l'ancien jacquet et le prêtre africain...

       Ici nous sommes à l'hôtel et profitons d'une table réputée pour commander un repas gascon ouvert par un pousse rapière bien corsé.

       Le lendemain, dimanche 23 septembre, nous prenons le Chemin pour Castet-Arrouy, un parcours très varié, riche en patrimoine avec notamment Saint-Antoine, minuscule village médiéval disposant cependant d’une église, d’un hôpital et d’une abbaye. Dans le Gers, un chemin a été aménagé par le département le long des routes. À Flamarens, que l'on atteint après une belle montée, à côté du chantier de restauration de l'église, complètement ruinée, et de son château médiéval, restauré et devenue une résidence privée, un accueil-café-épicerie a été aménagé dans une baraque. Une pause bienvenue qui laisse au ciel le temps de se dégager.

     Pendant que nous sirotons notre café-crème accompagné d'une tartine grillée au fromage et jambon, les pèlerins se succèdent, visitent rapidement les lieux, se posent et casse-croûtent autour d’une table de bois installée là, mais personne ne va se ravitailler à la petite épicerie : le vieux monsieur qui la tient, sans doute un ancien jacquet, doit avoir un sacré moral pour supporter cette solitude !



       Le paysage de douces collines se poursuit, de routes en chemins et de champs labourés en parcelles en cours de moisson, que les remembrements successifs ont fini par homogénéiser : rares sont les haies, les chemins de terre et les bois… Miradoux, carte postale typique du Gers, plus loin le château féodal de Gachepouy sur sa motte, encore habité en 14-18, puis Castet-Arrouy, curieux petit village très étiré où l'épicerie-restaurant est fermée, malgré les récriminations rituelles du maire, soucieux de bien accueillir les pèlerins. Le village possède une belle église, consacrée à Sainte-Blandine. Nous passons une agréable soirée dans une chambre d'hôte confortable « À la croisée de nos chemins ». Écologie, réchauffement climatique, agriculture et pesticides, dépeuplement des villages sont au menu du dîner, confectionné avec les produits du jardin. Et nous découvrons une astuce : pour éloigner les punaises des bois – bestioles plates qui volent lourdement dans un ronflement d'enfer, inoffensives, mais qui dégagent une odeur pestilentielle si on les écrase –, déposez une ligne de marrons sur l'appui de fenêtre…

        Le lendemain, 24, départ pour Marsolan en passant par Lectoure. De Castet-Arrouy à Lectoure, il y a 2 heures 30 de marche à travers bois et champs. La pluie de la nuit n’a pas été suffisante pour voir se réaliser la prophétie de Miam Miam Dodo, traîner sous forme de boue attachée aux chaussures le poids de nos péchés. Alors que l'unique tour de la cathédrale de Lectoure est en vue, au loin dans la campagne, nous rencontrons un agriculteur breton « transplanté » par sa femme dans le Gers. Il nous raconte un peu sa vie et

Vitraux de la cathédrale de Lectoure

son expérience en tant qu’hôte pour pèlerins, quelque peu allergique aux musulmans, qu’il reçoit pourtant, à leur culture et à leur comportement, et évoque surtout sa crainte d'être submergé ; et puis, comme nous sommes quasiment au milieu des champs, il nous met en garde contre les produits phytosanitaires, observant que si, par chance, lui se porte bien, la plupart de ses collègues agriculteurs sont morts avant d'avoir touché leur première pension. Et, hasard, la grande côte qui nous conduit à Lectoure longe le cimetière, un beau cimetière ombragé tourné vers la vallée. Alors que nous déambulons dans la vieille ville, nous rencontrons Jacques, puis José, Maïté et Régine. Ensemble nous visitons la collégiale bâtie sur un ancien temple dédié à Cybèle, la mairie et le jardin des marronniers qui donne sur la chaîne des Pyrénées, que l'on devrait voir mais que l'on ne voit pas ! Le panorama reste splendide.

      Après un déjeuner au restaurant qui aurait pu être bon mais où nous sommes mal accueillis – sans doute l’image du pèlerin sale et malodorant – et d’où nous partons prématurément, nous quittons Lectoure, non sans être passés devant la fontaine de Diane, érigée sous l'occupation romaine. Mais impossible de retrouver le chemin de Saint-Jacques. Guide et marquage ne correspondent plus. Miracle, un panneau au « Pèlerin perdu » apparaît soudain et nous remet sur la bonne voie. Un habitant, à la sortie de la ville, près d'un garage abandonné, nous le confirme et en profite pour nous raconter sa vie, avec une femme instable sous l’emprise d’une addiction au déménagement qui l’a progressivement ruiné et qu'il a fini par quitter. Pèlerin de la vie échoué dans cette ville qui a connu jusqu'à quatre hôpitaux fondés pour les accueillir… Nous poursuivons donc notre chemin de collines en vallons, de bois en champs labourés, jusqu'à Marsolan, très joli village où nous errons un moment à la recherche de notre logis. Tout petit village qui a pourtant perdu une trentaine de ses enfants pendant la guerre de 14-18 ! « Le Chemin de Table », où nous logeons, est en fait le relais de poste, café, épicerie, gîte pour pèlerins et touristes, un tout-en-un bien utile ! Pour la première fois, nous dînons au milieu des balances d’un bureau de poste…

       Avant de quitter Marsolan, le lendemain matin, nous cherchons une fontaine classée

La fontaine classée de Marsolan

dont on nous a parlé ; nous la trouvons un peu en contrebas du village : fontaine, abreuvoir et peut-être lavoir, alimentés par une résurgence, un ensemble magnifiquement restauré, comme tout le village. Très vite nous retrouvons la bande des quatre, déjà enfoncée dans les prés perlés de rosée. Ensemble, toute la matinée, nous parcourons de bosse en creux le chemin jusqu'à La Romieu, magnifique petit village annoncé de très loin par sa gigantesque collégiale, surnommé le « village des chats » parce qu'un artiste orléanais (Maurice Serreau) a sculpté dans les années 1990 sur de nombreuses maisons des matous dans leurs occupations journalières, en hommage à la jeune Angeline qui, selon la légende, sauva le village de la famine à la fin du Moyen Âge grâce à son amour des chats. Car les deux félins qu’elle avait soustraits à la casserole au cours d'une famine se marièrent et eurent beaucoup de petits chatons qui, armés de leur seul courage, débarrassèrent le

José (à gauche) quitte le chemin à La Romieu

village des rats qui ravageaient les granges et les greniers au risque de relancer la famine ! Après le pot d’adieu offert par José sur la place (à arcades comme toujours), qui quitte le Chemin, nous reprenons la route car nous sommes les seuls à pousser jusqu'à Condom!

       Les paysages du Gers sont soignés, proprets et témoignent de la richesse de cette région. Le village de Castelnau-sur-l’Auvignon, où le maquis local affronta l'armée allemande en 1944, autour du château fort transformé en poudrière (fait d’armes qui valut au village la croix de guerre), en témoigne par la qualité de sa reconstruction. C’est là, dans un petit parc ombragé que nous faisons notre pause habituelle, hélas sans café-crème, mais avec quelques biscuits. Peu après, la chapelle Sainte-Germaine, à l'abri dans son enclos planté d'arbres, nous confirme l’attachante beauté de la région. Pique-nique sur l’herbe devant le lac de Bousquétara. Et, en dépit de l’attaque de Sylviane par une escadrille de moustiques, nous descendons vers Condom où nous nous autorisons une halte désaltérante

Les quatre mousquetaires à Condom

au pied de la cathédrale, en compagnie de nos quatre mousquetaires favoris. Notre chambre d'hôtes, "les Angelots", tout près de la Baïse, est située dans une haute maison bourgeoise très cosy. Au dîner, il est surtout question de l'économie de la région, de la mévente des maisons et du caractère plutôt renfermé des Gersois.

         Le 26 septembre, pour nous remettre de l'étape de la veille, plus de 27 km, Sylviane a prévu de faire court : Montréal-du-Gers est à 16 km…

         Après avoir traversé la Baïse et prévu le pique-nique, nous voici de nouveau par monts et par vaux, sans trop nous presser. Nous pensions faire un détour vers Laressingle, mais faute d'indications, nous ratons la bifurcation. En revanche, nous ne ratons pas le pont d’Artigues, fraîchement restauré et tout scintillant de jeux de lumière, à côté duquel se trouvait autrefois un hospital pour pèlerins… Autre lieu, la petite église de Routgès, dans son enclos, où subsistait jusqu'au début du XXe siècle une porte étroite par où passaient les cagots, parias d'origine incertaine, peut-être descendants de lépreux ou de Maures… Il s'en passait des choses dans nos campagnes ! Beaucoup de vignes en attente des machines à vendanger, en alternance avec des champs déjà retournés prêts au hersage. Une douce promenade, nous assure le guide… Nous arrivons tôt à Montréal. Pour patienter avant de gagner le gîte, nous cherchons à nous abreuver. Pas de chance, le café d’à côté, bondé, ne peut nous recevoir. Nous visitons le village, une ancienne bastide, c'est-à-dire une

Le monument aux morts de Montréal-du-Gers

« ville nouvelle » construite en damier il y a plus de 700 ans pour tenter de repeupler la région en offrant terres, logements et exemptions d’impôts. Une collégiale fortifiée, une place centrale à arcades et six autres églises. Le monument aux morts compte 83 noms pour 1955 habitants en 1911. Le patron du premier café nous retrouve à la terrasse d’un autre café, s'excuse et prend à sa charge nos consommations. Il faut dire que c'est aussi le patron du gîte où nous dormons ! Et que nous devons dîner dans son restaurant…

      Hébergement, de style anglais surchargé, et dîner peuvent être oubliés. Mais pas Montréal, magnifique petite ville.

     Jeudi 27 septembre nous reprenons le Chemin pour Éauze, une nouvelle étape tranquille, sur une belle route goudronnée interdite à la circulation, montées et descentes sous bois, première parcelle de vigne en cours de vendanges à la machine. Et une belle grimpée jusqu'à Lamothe. Halte, comme tout le monde, à la Casa d’Elena pour notre café-crème. Nous retrouvons plusieurs groupes autour de grandes tables de bois, dont deux groupes d’Australiens déjà croisés, qui font la totalité du pèlerinage, car ils ne peuvent se permettre des aller retour avec l'Australie. Si bien que lorsqu'ils ont un pépin de santé, ils font une pause le temps de se soigner, se mettent en vacances de leur pèlerinage…

       C'était sans doute la pratique des pèlerins du Moyen Âge : le nombre très important d'hôpitaux, d'hospitalets, de commanderies, de domeries, de monastères ouverts à l’accueil des pèlerins, sans parler des simples lieux couverts, s'explique non par la longueur du pèlerinage, les distances n'ont pas changé et les chemins sont sensiblement les mêmes, mais par les aléas de la route, les tempêtes, les risques d’attaques de brigands ou de loups, les blessures et la maladie. Nos prédécesseurs s’y réfugiaient, s’y soignaient, s’y reposaient, mais aussi prenaient le temps, satisfaisaient leur curiosité et profitaient du hasard des rencontres sans doute beaucoup plus que nous, se proposaient pour aider aux champs, découvraient l'amour… Le Chemin était sans doute un parcours initiatique à la vie, à la découverte des autres et de leurs coutumes. Ne dit-on pas que la renommée de l'Armagnac s'est diffusée dans le monde grâce aux pèlerins de la Via Podiensis !

      C'est cependant sur cet itinéraire que nous avons rencontré un panneau pas très sympathique conseillant aux pèlerins "de passer (leur) route sans (s') arrêter" : son auteur avait sans doute oublié que de nombreux villages ont repris vie avec le renouveau du pèlerinage !

         Il n'y a pas que le pèlerin « pouilleux, radin et quémandeur » qui redonne vie au village, il y a aussi ces anciens pèlerins qui, plus âgés, reviennent en voiture voir et approfondir ce qu'ils n'ont pas eu le loisir de visiter. On les retrouve souvent dans les mêmes gîtes, aux mêmes tables… Il semble que le Chemin de Saint-Jacques ne nous quitte jamais plus.

        Après notre halte, nous redescendons un peu pour nous engager sur une ancienne voie de chemin de fer qui reliait Aire-sur-l’Adour à Condom, sous de hautes frondaisons, avec sa gare – Bretagne d'Armagnac –, ses maisons de garde-barrière et ses ponts de pierres ou de bois… Sur le chemin, de nombreux pèlerins de tous âges, quelquefois bien mal en point, malgré la douceur du parcours…


La maison de Jeanne d'Albret à Éauze

Comme nous arrivons à Éauze par la gare disparue en tout début d'après-midi, nous pouvons remplacer le pique-nique à la salade mexicaine arrosé à l’eau par un bon restaurant, avec un excellent menu Gascon, à la « Maison rose », devant l'hôtel de ville, salade de haricots aux trois magrets, confit de canard aux légumes croquants et pommes de terre, clafoutis aux pruneaux à l'Armagnac, accompagnés de Côtes de Gascogne…

      Le centre d’Éauze regorge d'habitations médiévales à colombages dont la maison de Jeanne d'Albret, où sa fille, la future reine Margot, soigna le futur Henri IV… Visite de la cathédrale Saint Luperc, d'une seule nef flanquée de quatorze chapelles, bâtie avec un mélange de pierres grises et blanches et de briques… Sur la place d'Armagnac, très animée, nous assistons à un cours d'éducation au goût de classes primaires, autour du thème de la pomme. Et là, sous les arcades et dans de confortables fauteuils, nous dégustons des bières imaginatives arrangées dont j'ai oublié le nom et les ingrédients…

         Le soir, « Chez Nadine », nous partageons le dîner autour d’une table carrée avec un groupe de trois pèlerines entre cinquante et soixante ans, et une jeune pèlerine solitaire particulièrement dynamique qui fait le pèlerinage par tronçons, comme beaucoup, mais dans le plus complet désordre : notre pèlerine cherche le compagnon qu'elle a rencontré

l'année précédente… Elle nous rassure aussi sur les difficultés du passage du col de

Achille Talon

Roncevaux, « beaucoup moins dur que ça en a l'air ». La conversation à la table d’hôtes est très vivante et très intéressante : nous découvrons avec étonnement sur les murs du gîte plusieurs fresques représentant Achille Talon ; l'un des dessinateurs de cette BD, Widenlocher, habite le village, si bien que les fresques sont des œuvres originales. D'ailleurs, le projet en cours de réalisation de nos hôtes consiste à ouvrir un second gîte qui sera entièrement décoré par l’artiste sur le thème du voyage à Compostelle. Des pèlerins et de leurs problèmes de santé, il en sera aussi beaucoup question : Nadine, en bonne samaritaine, conseille le pèlerin inexpérimenté qui ne sait pas comment placer son sac à dos pour ne pas souffrir, soigne les petits bobos, convainc et emmène en urgence à l'hôpital tel ou tel autre pèlerin qui crache ses poumons ou qui a un genou cassé, mais refuse de renoncer à son pèlerinage…

        Le vendredi 28 septembre, accompagnés par notre hôtesse jusqu'au fond de son jardin, où passe le GR 65, nous entamons notre dernier jour de marche, pour Nogaro à 21 km. Le parcours vallonné est assez divers, entre grandes parcelles de vigne, champ de maïs et bois, qui prédominent, par des sentiers souvent encaissés. Et donc très humides.

        Non loin d’Éauze, après avoir longé des élevages de canards, nous traversons une zone plantée de vignes, d'appellation Côtes de Gascogne. Avertis de loin par le ronronnement des moteurs, nous parvenons à une parcelle où une machine à vendanger, haute sur pattes,


Machine à vendanger

est à l’ouvrage. En contournant les rangs de vignes, nous rencontrons le propriétaire, un vieux monsieur sympathique venu surveiller la vendange : deux personnes de la coopérative seulement sont présentes, l'une pour piloter la vendangeuse, l'autre pour conduire le tracteur et sa remorque où sont régulièrement déversés les grains de raisin stockés provisoirement dans la machine. Il nous explique qu'il suffit de quatre jours pour vendanger la parcelle à deux personnes contre 15 jours autrefois à 15 personnes. Le réchauffement climatique a par ailleurs avancé de 15 jours la vendange, auparavant effectuée à la Toussaint. Seulement 4 % de la récolte sont perdus : les grains sont secoués pour tomber de la grappe sans être abîmés et les feuilles ne sont pas arrachées. Ce bijou coûte cependant plus de 210 000 € et ne peut être utilisé que sur des parcelles de vigne préparées, avec un espacement des rangs et une taille adéquats. En repartant, Sylviane constate qu’après le passage de la vendangeuse, des grappes subsistent… Alors elle se lance avec bonne conscience dans un grappillage frénétique.


Vignobles et vendangeuses

         Plus loin, au sortir d'un bois, nous découvrons une série de petits étangs, surmontés de mâts d'où nous observent des caméras vidéo… Ici, au Pouy, on pratique l’aquiculture d’esturgeons pour produire le caviar gascon ! À Manciet, après notre pause café-crème, nous croisons un habitant qui nous raconte le combat des villageois pour maintenir à la mairie un bureau de poste à temps partiel, deux heures deux fois par semaine, et la distribution du courrier. Pour le reste, cherchez le service public ! Le village est joli : si vous avez un projet immobilier, il y a des maisons à vendre. Enfin, là aussi, la liste des victimes de la guerre de 14-18 est fournie ! Finalement, ce pèlerinage est aussi une « itinérance mémorielle » ! Longtemps avant Nogaro, ronronnements et pétarades se font entendre : le circuit automobile est ouvert et les voitures tournent. Si vous les entendez, c’est que le temps est à la pluie.

     Pique-nique rapide, bercés au loin par les accélérations, les décélérations et les changements de rapports des bolides, puis nous descendons en zigzaguant vers Nogaro, contournant les champs et évitant le centre-ville, pour rejoindre notre hôtel. Dernier repas gascon précédé d'un pousse rapière… Aucune inquiétude pour son effet sur les jambes !

          Le lendemain c'est le retour, bus puis TGV, nous retrouvons le monde de la vitesse…

     Nous venons de parcourir 272 km, il nous en reste 200 pour passer la frontière à Roncevaux, où commencera l’aventure espagnole, puis, 800 pour atteindre Compostelle par le Camino francès et récupérer notre Compostella.

          À bientôt sur le site ou sur le chemin.

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[1] Nous sommes revenus à Cabreret, Pech Merle et Bouziès un mois plus tard afin de visiter la grotte ornée et de parcourir le chemin de halage entre Bouziès et Saint-Cirq Lapopie. Nous avons également suivi le parcours de l’histoire de l’univers, du big bang à aujourd’hui, dans le bon sens cette fois. La grotte de Pech Merle est grandiose et magnifique et, même si les peintures, datant de 29 000 ans, ne sont pas aussi achevées qu’à Lascaux, elles sont émouvantes et surtout authentiques : il ne s’agit pas de copies.


La fresque sculptée dans la falaise à Bouziès

Le chemin de halage de Bouziès à Saint-Cirq Lapopie, très agréable variante sur le chemin de Saint-Jacques, a la caractéristique d’être sur un peu plus d’un kilomètre taillé à flanc de falaise. Un artiste toulousain, Daniel Monnier, y a sculpté dans les années 80 une fresque d’une trentaine de mètres, sur une commande du village de Bouziès. Le sculpteur y donne sa vision de la vallée du Lot. Lorsque nous y sommes passés, il était de nouveau au travail, afin de compléter sa fresque par un grand miroir taillé et poli (prochainement) dans le calcaire.


[2] Surnom donné aux pèlerins qui marchent vite et avalent chaque jour un nombre important de kilomètres.