Postface

     L'action de Charrue stérile se déroule sur un peu moins de 24 heures, au mois d'avril, à la fin des années quatre-vingt. Les ennuis de toutes sortes s'accumulent sur le surrégénérateur Superphénix : manifestations écologiques violentes, attentats à la roquette contre le chantier, recours en justice, erreurs de matériaux, accumulation de pannes et d'accidents, tergiversations, décisions politiques contradictoires, catastrophe de Tchernobyl, et d’une façon générale mauvaise communication, tant de la part du gouvernement que d’EDF…

     En écrivant cette histoire d'anticipation vers 1975, alors que les travaux de la centrale nucléaire de Creys-Malville commençaient à peine, j'ignorais bien évidemment le sort malheureux de ce projet qui, sur le papier, présentait de nombreux atouts et notamment celui d’utiliser une énergie qui se régénérait au lieu de se détruire…

     Mis en service en 1984, Superphénix sera arrêté définitivement en 1997 au moment même où il semblait avoir surmonté ses difficultés. Le coût de ce réacteur nucléaire expérimental fonctionnant au plutonium aurait été de 12 milliards d'euros (construction et exploitation), auxquels il faudra ajouter la facture du démantèlement toujours en cours, évaluée à 2,5 milliards d'euros.

     Et cela en oubliant volontairement les conséquences désastreuses pour la France de cet arrêt en termes d'image et surtout de compétences scientifiques et technologiques… Sans porter de jugement sur les causes du ratage, la conclusion la plus claire à tirer de ce gâchis est que l'argent du contribuable ne semble pas coûter cher à ceux qui nous gouvernent !

     Écrit sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, le roman se passe sous Laurent Montcénac, président (fictif) très ancré à droite, comme si François Mitterrand n'avait pas été réélu. Toutefois Laurent Montcénac n'est pas Jacques Chirac… On imagine seulement que le septennat de Mitterrand s'est mal terminé.

     Mais si la chronologie des présidents de la République appartient à la fiction, la société française entre 1975 (écriture du roman), 1989 (départ de Mitterrand) et aujourd'hui, est bien réelle et a beaucoup évolué.

     Alors pourquoi publier maintenant un roman écrit il y a 40 ans ?

     Simplement parce qu'en le redécouvrant au moment de réaliser ce site web, j'ai eu le sentiment qu'il restait lisible et attractif, et surtout qu'il résonnait fortement avec ce que nous vivons aujourd'hui.

 

     Trois thèmes d’actualité

     Les trois thèmes principaux du roman sont le terrorisme, le recours à l’énergie nucléaire civile et la communication.

 

     Attentat à la bombe commis par l'OAS le 18 juin 1961 dans le train Strasbourg-Paris.

     En 1975, je m'interrogeais sur le terrorisme, ses causes et surtout les raisons pouvant pousser à embrasser de telles causes. À cette époque, les justifications ou les revendications dont se réclamaient les terroristes foisonnaient : parmi elles je citerai la politique intérieure, avec les revendications nationalistes ou indépendantistes, les séquelles de la colonisation et les suites de la décolonisation, les luttes politiques internes, le combat (déjà) contre ce qu'on allait appeler la financiarisation de l'économie, les prises de position française à l'international, l’antisémitisme… Apparaissait également le refus de l'atome (la lutte contre les « crapules atomiques »), notamment lorsqu’a été connu le projet de centrale nucléaire à neutrons rapides…

     Une évidente continuité

     Aujourd'hui, le terrorisme islamique radical l'emporte sur toutes les autres causes, en cherchant à imposer une idéologie religieuse expansionniste et mortifère, dont le projet est de tout régir, religion, droit et justice, mœurs, en profitant d'une cécité quasi volontaire et donc raisonnée de notre société.

     Ce terrorisme est plus profond, plus « lourd », plus fondamental – en fait une véritable guerre – que le terrorisme à causes multiples et morcelées d'hier, mais s’inscrit dans sa continuité.

     On remarquera également que la question du nucléaire, bien que posée différemment avec la mise en avant des énergies dites renouvelables (photovoltaïque, éoliennes, biomasse, hydraulique etc.), est toujours d'actualité : à preuve la controverse sur la fermeture progressive des centrales, les tergiversations sur leur durée de prolongation, les dates d’arrêt, nos doutes sur notre capacité à remplacer l’énergie polluante par une énergie sans incidence sur le réchauffement climatique ou la souillure de l'air ! La prise de conscience écologique est passée par là.

 

 

 

 

   

...  

CHARRUE STÉRILE

     Dans le roman, les terroristes se cachent sous une motivation écologique – l'énergie atomique est polluante, on ne sait que faire des déchets et elle menace la vie des hommes – qui masque leur projet révolutionnaire, beaucoup plus traditionnel – renverser un président de la République en suscitant un mouvement insurrectionnel.

   L’acte terroriste romancé n'a a priori pas grand-chose à voir avec le projet qui sous-tend le terrorisme islamique. Mais il s’inscrit dans les prémisses : la France avait déjà subi des attentats inspirés par la cause palestinienne ou, à l’inverse, par la lutte contre l'arrivée « massive » de ceux que l’on stigmatisait alors en tant que Maghrébins, et la méthode (le chantage) utilisée par le chef des terroristes du roman, Kotz-Parliot, se fonde sur la communication, le recours aux médias, préfigurant là encore le modus operandi du projet islamique, créer le chaos et la confusion, une stratégie portée à sa plus haute expression.

     Le rôle que jouaient les médias en 1975, voire en 1989, très surveillés et peu nombreux, annonce néanmoins ce qu'il en est aujourd'hui avec la multiplication des chaînes, la dramatisation de la présentation de l'information ou la concurrence d'Internet : à bien y réfléchir, susciter un mouvement insurrectionnel pour renverser un président n'est pas une démarche très différente de celle qui consiste à « utiliser et vendre le temps disponible des cerveaux pour du matraquage publicitaire ! » Dans les deux cas, il s’agit de manipulation.

       

Surveillance

vidéo​ du  

trafic   

 

    1964 ​   

   De même que la surveillance policière destinée à réguler le trafic routier, déjà en œuvre au moment de l'écriture du roman, s’est sans heurt et avec peu de protestations transformée en moyen d’investigation destiné à enquêter sur les attentats terroristes, ou à les prévenir, devenant un instrument de surveillance généralisée, pérennisé par l’état d’urgence et sa consolidation dans la loi. Le recours massif au numérique se profilait avec les quelques caméras vidéo alors disponibles et l’utilisation des premiers réseaux informatiques.

 

     Réaction

     En 1976 a été votée la loi Informatique et Libertés destinée à protéger le citoyen des dangers de l'informatisation de la société. Mais qui nous protégera des GAFAM[1] et des projets transhumanistes, des atteintes à la démocratie et du saccage du génome humain et de la planète, au nom du progrès et surtout du profit ? Les dictatures ne sont plus là où l’on pense : qui saura les mettre à bas ? Tout se passe comme si l'indifférence de la nature à l’égard de sa création s'était transposée dans le cœur de l'homme lui-même, notamment à l'égard de sa propre espèce, menacée moins par le nucléaire que par le bourrage de crâne et les transformations de l’être humain qu’ambitionnent de réaliser les industries

 

 

 

 

 

  ADN

 

 

 

 

numériques et les biotechnologies en recourant aux manipulations génétiques, à l’interconnexion de l'individu avec la machine et à l’augmentation de l'homme (voir L'Humaine et Transgression), autrement dit l’ubérisation et le post-humanisme ! Le dessein est là moins stérile que formidablement dangereux. Ce que la pollution radioactive pouvait faire subir à l'homme, l'homme est sur le point de se l’appliquer volontairement à lui-même… Cette indifférence au sort de l'espèce humaine est sidérante.

 

     Indifférence, silence, goût du secret

      Rien de cela n'est nouveau !

    Le nucléaire a été retenu en France comme source d'énergie sans véritable conscience de ses dangers. Les craintes à l'endroit de l'enfouissement des déchets, par exemple, n'ont pu s'exprimer qu'à travers des manifestations et des conflits, et à la suite de Tchernobyl et de Fukushima. L'information publique n'a pourtant pas manqué, mais la propagande, la confiance en l'avenir ou au génie français, la publicité, la promesse (erronée) d'une énergie peu chère, un discours médiatique inexistant, ont fait qu'il n'y a pas eu de débats publiques, tandis que les instances délibératives ont tout avalisé sans difficulté. Le citoyen n'a jamais véritablement eu son mot à dire.

    Il semble que ce soit la même chose à propos de la biologie et des projets du transhumanisme. Nous sommes informés, des livres sont publiés, des rapports écrits, mais englués dans les réseaux sociaux par ceux-là mêmes qui nous menacent, les GAFAM, nous n'en tirons aucune leçon. Rapidité, nouveauté, une technologie chatoyante, nous sommes appelés, attirés dans tous les pièges qu'on nous tend, course effrénée à l'individualisme jouisseur.

    Certains, peu nombreux, les organisateurs, dont nous ne sommes même pas sûrs qu'ils aient une vision claire de ce qu'ils projettent, tirent un énorme profit de tout cela, pendant que les autres se laissent prendre au piège et s'appauvrissent. D'un côté les jouisseurs, les maîtres, gonflés au numérique, de l'autre les exploités, les bientôt esclaves…

     Jusqu'à la révolte ! Peut-être ! Au mieux !

    Hélas, une autre société nous attend qui, sous nos yeux – car là encore nous sommes informés, nous la voyons se mettre en place avec la complicité naïve ? volontaire ? aveugle ? de ceux qui nous gouvernent et sont censés nous protéger – va pouvoir nous offrir le refuge de la Soumission.

[1] Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft.

...  

 

 

     Aujourd'hui nous nous cachons derrière notre lutte contre l'islamisme radical, parce qu'il a basculé dans le terrorisme, et nous jetons un voile pudique sur les sources de cette violence, une religion dont le livre sacré nous voue, nous les infidèles et les mécréants, à l'enfer et à la géhenne, autorise notre meurtre ou y incite si nous ne nous soumettons pas, si nous ne payons pas l'impôt, prétend régir toute notre vie, gomme toute idée d'égalité, de liberté, et retourne contre nous nos valeurs de solidarité et de laïcité, nie la démocratie en cherchant à la faire exploser de l’intérieur. Et cela, nous refusons toujours de le voir, bien que cela se passe sous nos yeux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      Nous faisons semblant de nous interroger, alors que nous laissons faire, violant nous-mêmes nos propres valeurs. Avant la radicalisation, il y a l'islamisation. Et l'islamisation même rampante de la société (voile islamique, ségrégation à la piscine, à l’hôpital, statut de la femme, banalisation du halâl, relations hommes-femmes…) n'est absolument pas compatible avec nos valeurs. Seule une réforme de l'Islam, l'équivalent des six siècles qui nous séparent du monde chrétien du Moyen Âge et des guerres de Religion, rendrait peut-être la cohabitation possible sans nous détruire au préalable. Le pourront-ils, le veulent-ils ?

     En attendant, qui nous sauvera de ces trois défis face auxquels nous sommes atteints de cette étrange cécité volontaire ou involontaire ? Et à qui profite-t-elle ?

 

     Pratiques éditoriales

    Le roman devait être publié il y a plus de 35 ans. Il avait été accepté par un éditeur, j'avais même reçu le contrat en trois exemplaires. Mais, par naïveté – je ne savais pas que dans l'esprit de l'éditeur, c'était un contrat d'adhésion et non un contrat dont on pouvait discuter les clauses –, j'ai souhaité modifier l'un des articles, qui concernait une éventuelle adaptation cinématographique. Je leur ai demandé d'avoir un droit de regard.

     – On réfléchit, et on vous rappelle.

     Puis, plus rien…

  Comme au cours de cette période, je changeais de métier, je n'avais pas eu beaucoup de temps pour réagir à ce refus non-dit. Plus tard, j'appris qu'un autre roman, celui d'un journaliste connu, avait été proposé sur un thème proche du mien à peu près au même moment et qu’il y avait eu un « cafouillage » au sein de la maison d’édition. J’ignore si ce roman a été publié.

     Dans les années soixante-dix, les éditeurs répondaient quand on leur adressait un manuscrit de roman, non par une simple lettre circulaire de regret, ou un « silence » éloquent, mais par une lettre explicative signée. Alors, on savait que le manuscrit avait été lu, parfois par différents lecteurs, qui rédigeaient des appréciations et pouvaient même formuler des suggestions en vue d'une éventuelle nouvelle présentation.

  Aujourd'hui, la lettre anonyme et impersonnelle de refus est de rigueur quand il y a une réponse, mais le plus souvent le silence constitue la seule réponse. D'ailleurs, on nous avait prévenus sur Internet : passé trois mois, si nous ne vous avons pas contacté, c’est que le manuscrit a été retoqué ! « Trop de gens se prennent pour des écrivains, nous dit-on, on n’a plus le temps… » Et donc vous ne savez pas si votre manuscrit a été lu, et peut-être l’a-t-il été d’ailleurs, mais d’étrange façon, comme on me l’a raconté à propos de l'une des plus célèbres maisons d'édition, en ouvrant le manuscrit par le milieu et en en lisant quatre paragraphes ou quatre pages, à moins que, comme l'a rapporté la presse, dans un mouvement rageur, un lecteur aigri ait directement balancé la pile de manuscrits à la corbeille… Ce qui est finalement un moindre mal, car une dernière solution est aussi évoquée : comme il serait dommage de laisser perdre des idées intéressantes, celles-ci sont soigneusement récupérées au profit d’un auteur « maison » reconnu, en panne d'inspiration ! C'est du moins ce que murmurent les mauvaises langues. J'ai un peu de mal à croire que cela puisse exister…

    Pour Charrue stérile, le lecteur du manuscrit avait formulé quelques suggestions. Mais je n'avais pas eu le temps d'y donner suite. Aujourd'hui, je les ai intégrées, du moins celles qui me convenaient, et sans doute quelques autres. Je n'ai en rien modifié l'histoire, ni l'enchaînement des événements ni les personnages. Rien non plus du style adopté à l’époque, ni des descriptions des lieux. Je suis en effet incapable de me rappeler pourquoi j'ai écrit telle ou telle chose, quelles étaient les sources de ma documentation (le dossier n’a pas survécu aux  déménagements successifs), mais je suppose que j'avais de bonnes raisons de l'écrire ou de le décrire ainsi et n'ai pas voulu risquer l'anachronisme. Je n'ai rien modifié non plus des descriptions techniques concernant les risques liés au transport de déchets radioactifs ou aux réactions nucléaires possibles en cas de panne ou d’accident. Je me suis seulement autorisé des modifications de forme dans le but d’alléger le récit, de le dynamiser, notamment sur la technologie et les explications scientifiques sans rapport direct avec l'histoire, toutes choses que l'on trouve d’ailleurs aisément aujourd'hui sur Internet, ou encore sur l'évolution des moyens de communication, sur le poids des médias dans la société et la communication gouvernementale, que nous voyons à l'œuvre aujourd'hui. Cela n'apportait plus rien de nouveau. Quant au monde rural et à l’agriculture, toile de fond du récit, le lecteur ne peut que constater par lui-même combien ils avaient évolué.

     C’est en tout cela que le roman d’hier résonne avec le monde que nous nous préparons. Au terme de ces réflexions, j’ai donc décidé de le publier.